Le dilemme français face à ses ressortissants emprisonnés à l’étranger

Français de tous horizons croupissent aujourd’hui dans les geôles de régimes autoritaires. Mais sont-ils de simples détenus ou les victimes d’une « diplomatie des otages » orchestrée par des États qui instrumentalisent la justice ?

En Iran, trois Français vivent un cauchemar qui n’en finit plus. Jacques Paris, 72 ans, professeur de mathématiques retraité, et sa compagne Cécile Kohler, 40 ans, enseignante de lettres, sont détenus depuis le 7 mai 2022 dans la sinistre prison d’Evin à Téhéran. Arrêtés au dernier jour de ce qui devait être un simple voyage touristique, ils sont aujourd’hui accusés d’« espionnage pour le Mossad », de « complot pour renverser le régime » et de « corruption sur terre » des chefs d’inculpation passibles de la peine de mort. Leur calvaire illustre parfaitement ce que les diplomates appellent pudiquement la « diplomatie des otages ». Aucune preuve tangible n’a été apportée contre ce couple de retraités. Leurs avocats n’ont pas accès au dossier, et les visites consulaires se comptent sur les doigts d’une main en trois ans de détention. Plus récemment, Lennart Monterlos, jeune Franco-allemand de 19 ans passionné de cyclotourisme, a été arrêté le 16 juin 2024 alors qu’il traversait l’Iran à vélo lors d’un tour du monde. Selon les autorités iraniennes, il aurait « commis un délit » sans que la nature exacte des accusations ne soit précisée. Sa famille, qui n’a eu aucun signe de vie depuis son arrestation, affirme son « innocence totale ».

L’Algérie, dans un contexte de tensions diplomatiques croissantes avec Paris, semble avoir adopté la même stratégie. Boualem Sansal, écrivain franco-algérien de 80 ans atteint d’un cancer, a été arrêté le 16 novembre 2024 pour avoir déclaré que l’ouest de l’Algérie actuelle appartenait au Maroc avant la colonisation française. Condamné en appel à cinq ans de prison ferme, il a été exclu des mesures de grâce présidentielle accordées à 6.500 détenus le 5 juillet dernier. Christophe Gleizes, journaliste spécialisé dans le football, connaît un sort similaire. Arrêté le 28 mai 2024 à Tizi Ouzou alors qu’il enquêtait sur le club de la Jeunesse sportive de Kabylie, il a été condamné à sept ans de prison ferme pour « apologie du terrorisme ». Son crime ? Avoir eu des contacts avec un dirigeant du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie, considéré comme terroriste par Alger.

Laurent Vinatier, spécialiste des questions russes et ukrainiennes, a été arrêté en juin 2024 à Moscou. Accusé de ne pas s’être déclaré comme « agent étranger », ce chercheur de 48 ans travaillait pour le Centre de dialogue humanitaire, une ONG suisse. Son crime ? Avoir collecté des informations sur la politique militaire russe. Dans le contexte de guerre en Ukraine, sa détention ressemble davantage à une prise d’otage qu’à une procédure judiciaire classique. La Russie de Poutine utilise régulièrement cette méthode : en 2023, elle détenait déjà Evan Gershkovich, journaliste américain du Wall Street Journal.

Une frontière juridique floue

Juridiquement, la distinction entre « otage » et « détenu » repose sur plusieurs critères précis. Selon la Convention internationale contre la prise d’otages de 1979, un otage est une personne « détenue par un autre et menacée d’être tuée, blessée ou de continuer à être détenue afin de contraindre une tierce partie à faire ou à s’abstenir de faire un acte quelconque ». Un détenu, lui, fait l’objet d’une procédure judiciaire dans le cadre légal du pays où il se trouve, même si cette procédure peut être critiquable au regard des standards internationaux.

Dans les faits, cette distinction devient de plus en plus floue. Les régimes autoritaires ont perfectionné l’art de donner un vernis juridique à ce qui s’apparente à des prises d’otages d’État. Ils utilisent leur système judiciaire pour légitimer des arrestations motivées par des considérations diplomatiques. L’Iran excelle dans cet exercice. Depuis le milieu des années 2010, la République islamique multiplie les arrestations de ressortissants occidentaux sous couvert d’accusations d’espionnage. Plus de 700 personnes ont été arrêtées récemment sous ce motif, dont au moins huit citoyens européens. Une stratégie qui vise à constituer une « banque d’otages » utilisables lors de négociations diplomatiques. Pour comprendre cette multiplication des cas, il faut saisir l’efficacité redoutable de cette arme géopolitique. Les démocraties occidentales, contraintes par leurs valeurs humanitaires et la pression de l’opinion publique, se trouvent en position de faiblesse face à des régimes qui n’hésitent pas à instrumentaliser la souffrance humaine. Comme l’explique un diplomate occidental sous couvert d’anonymat : « On constate deux grandes motivations dans la politique d’otages d’État. La première est d’obtenir des échanges avec des ressortissants détenus en Occident. Mais il ne faut pas sous-estimer la dimension idéologique qui fait de toute personne occidentale une cible car elle incarne l’ennemi à combattre« .

Si le Quai d’Orsay reste discret sur les statistiques exactes, les spécialistes estiment que plusieurs dizaines de Français sont actuellement détenus dans des conditions douteuses à travers le monde. L’Iran et l’Algérie ne sont pas les seuls concernés : la Russie, la Chine, l’Arabie saoudite ou encore certains pays africains recourent également à cette pratique.

Quand Orsay y arrive… grâce à Washington

À la liste déjà longue des Français ou binationaux pris dans les rets de la « diplomatie des otages », il faut désormais ajouter Lucas Hunter, Franco-Américain de 37 ans arrêté le 7 janvier alors qu’il faisait du kitesurf en Colombie : une embardée involontaire vers un poste frontière mal signalé l’a conduit entre les mains des gardes vénézuéliens. Pendant 193 jours, sa famille, privée de toute preuve de vie, a mené campagne à Paris et Washington pour dénoncer cette détention « arbitraire ». Sa libération, annoncée ce samedi 19 juillet par le ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot, intervient dans le cadre d’un accord tripartite liant Caracas, Washington et San Salvador : dix Américains détenus, dont Hunter, ont été échangés contre quelque 80 prisonniers politiques vénézuéliens et le rapatriement de migrants incarcérés au Salvador. L’épisode illustre une fois de plus la porosité entre statut de « détenu » et stratégie d’otage : aucune charge claire n’avait été retenue contre ce passionné de sports nautiques, décrit par ses proches comme « au mauvais endroit au mauvais moment ». Sa mésaventure rappelle que le Venezuela, déjà accusé par plusieurs ONG d’utiliser ses prisons comme levier diplomatique, détient désormais le triste record du plus grand nombre de citoyens américains incarcérés sans procès

Les limites de la réponse française

Face à ces situations, la France navigue entre plusieurs écueils. D’un côté, la diplomatie silencieuse, privilégiée dans certains cas comme celui de Christophe Gleizes pendant treize mois, qui mise sur la discrétion pour éviter l’escalade. De l’autre, la pression publique et médiatique, comme pour Boualem Sansal, qui vise à mobiliser l’opinion internationale. Les résultats restent mitigés. Malgré les appels répétés du président Emmanuel Macron et du ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot, aucune libération notable n’est intervenue récemment. L’affaire Boualem Sansal révèle également les limites de la solidarité européenne. Quand l’eurodéputé François-Xavier Bellamy a évoqué le cas de l’écrivain auprès de Kaja Kallas, la haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères, celle-ci ne connaissait même pas le dossier et a demandé qu’on lui épelle le nom de Sansal.

Paradoxalement, cette multiplication des cas sensibilise progressivement l’opinion française. Selon un récent sondage CSA, 72% des Français sont désormais favorables à la suppression de l’accord franco-algérien de 1968 qui facilite la circulation des Algériens en France. Un signe de durcissement de l’opinion face à ce qu’elle perçoit comme un chantage inacceptable. Au-delà de la querelle sémantique entre « otages » et « détenus », ces affaires révèlent les nouveaux défis de la diplomatie française dans un monde où l’État de droit recule. Entre les principes humanitaires qui fondent notre démocratie et la realpolitik internationale, l’équation devient de plus en plus complexe. Ces hommes et ces femmes, qu’ils s’appellent Jacques, Cécile, Lennart, Boualem, Christophe, Lucas ou Laurent, sont devenus malgré eux les symboles d’une époque où la justice se mue en instrument de chantage politique. Leur libération ne dépend plus seulement du droit, mais d’un rapport de force géopolitique dont ils sont les victimes collatérales.

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