L’affaire Étienne Klein : révélations sur une thèse entachée de plagiat

Figure respectée de la vulgarisation scientifique, Étienne Klein est désormais au cœur d’une controverse majeure sur des accusations de plagiat récurrentes. Entre emprunts non signalés, pratiques éditoriales contestées et thèse constellée de copier-coller, l’affaire interroge les normes d’intégrité scientifique en France.

Physicien, philosophe des sciences, directeur de recherche au Commissariat à l’énergie atomique (CEA) et voix familière de France Culture, Étienne Klein incarne depuis deux décennies une certaine idée de la transmission scientifique. Ses livres, chroniques et émissions ont séduit un large public, friand de ponts entre métaphysique, relativité et poésie. Pourtant, derrière cette reconnaissance médiatique, un faisceau croissant d’accusations de plagiat fragilise son aura.

Dès 2016, une enquête de L’Express avait révélé des emprunts massifs dans ses écrits. Le Pays qu’habitait Albert Einstein (Flammarion, 2016), salué comme un ouvrage accessible sur la pensée einsteinienne, s’avérait être un assemblage de citations d’auteurs comme Aragon, Bachelard ou Valéry. Certaines de ses chroniques pour La Croix, notamment sur la trajectoire d’un ballon de football, étaient reprises quasi intégralement de travaux de Gilles Cohen-Tannoudji et Michel Spiro, sans attribution. Une pratique d’autant plus problématique qu’il recyclait ses textes entre presse, radio, livres et conférences.

Ces premiers signalements, traités avec indulgence, avaient suscité des explications confuses de l’intéressé, oscillant entre reconnaissance d’oubli, fatigue, surcharge de travail et justification neurologique  (une maladie l’ayant privé de voix et fixant dans sa mémoire les formulations d’autrui).

Une thèse minée par le copier-coller

Mais c’est une enquête publiée en août 2024 par le média indépendant Arrêt sur images qui a fait basculer l’affaire dans une tout autre dimension. Les journalistes Jean Abbiateci et Loris Guémart ont entrepris d’examiner la thèse de doctorat d’Étienne Klein, soutenue en 1999 à l’Université Paris-Diderot (aujourd’hui Université Paris Cité), intitulée Études sur la question de l’unité en physique. Publiée un an plus tard sous le titre L’unité de la physique, elle fonde en grande partie la légitimité académique du chercheur.

Grâce à un script informatique de détection de plagiat baptisé « Le Recopilleur », les journalistes ont identifié des emprunts massifs : 88 pages sur les 429 que compte l’ouvrage sont issues de copier-coller ou de paraphrases non sourcées. Soit plus de 20 % du texte, empruntés à une vingtaine d’auteurs différents, dont certains étaient membres de son propre jury.

Les exemples sont là. La première page emprunte à Albert Camus, Jean-Michel Besnier, Daniel Parrochia. L’introduction reprend un article de 1947 du prix Nobel Louis de Broglie. Des définitions philosophiques sont tirées de l’Encyclopædia Universalis, des pages entières du Que sais-je de François Grégoire et de La joie de la pensée de Françoise Balibar sont intégrées sans signalement. Des extraits de La quête de l’unité, co-écrit par Klein en 1996 avec Marc Lachièze-Rey, sont recyclés dans la thèse, sans mention de leur origine. Plus encore, cinq pages d’un article du physicien américain Gerald Holton sont recopiées, tout comme des passages d’un ouvrage du chercheur néerlandais Jan Willem van Holten, lequel affirme n’avoir « jamais rencontré » Klein ni autorisé l’usage de son travail.

Justifications fragiles

Face à ces nouvelles révélations, Étienne Klein a d’abord réagi par une publication (rapidement supprimée) sur le réseau X (ex-Twitter), où il s’en prend aux journalistes tout en admettant un manque de rigueur. Le 22 août 2024, dans un second message, il reconnaît avoir fait preuve de « désinvolture et de négligence », affirmant avoir « fait siens » certains éléments écrits par d’autres du fait de l’ampleur du projet doctoral. Il présente ses excuses et affirme être devenu aujourd’hui un auteur rigoureux, qui cite « abondamment ».

Les réactions dans le milieu académique sont partagées. Certains auteurs plagiés, comme Lambros Couloubaritsis, relativisent l’affaire, évoquant une « filiation intellectuelle » ou des échanges de longue date dans le cadre de séminaires. Un philosophe français anonyme juge le plagiat « minime » et préfère « s’en amuser ». D’autres, comme Jan Willem van Holten, se montrent plus intransigeants, parlant sans détour de « plagiat » pur et simple. L’affaire divise même au sein des défenseurs de l’intégrité scientifique. Si certains rappellent qu’il n’a pas fabriqué de résultats, d’autres dénoncent une manipulation de l’image de soi et une forme de mensonge institutionnel.

Une gestion institutionnelle sous surveillance

La réception institutionnelle des faits ajoute à la complexité. Après les révélations de 2016, une commission ministérielle avait jugé les actes d’Étienne Klein incompatibles avec sa fonction de président de l’Institut des hautes études pour la science et la technologie (IHEST). Refusant de démissionner, il avait été révoqué par décret présidentiel en avril 2017, une procédure rarissime.

Pour autant, son employeur principal, le CEA (Commissariat à l’Énergie Atomique et aux Énergies Alternatives), lui a renouvelé sa confiance. France Culture a maintenu sa collaboration, et Klein continue d’animer « La Conversation scientifique ». En 2020, il a même été récompensé par l’Académie des sciences morales et politiques. Néanmoins, la perspective d’une nomination au Collège de France semble aujourd’hui compromise. L’Université Paris Cité a quant à elle ouvert une « instruction » sur sa thèse, dont le rapport est attendu pour la fin 2025.

Sur le plan politique, Arnaud Saint-Martin, député et membre de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST), s’est exprimé publiquement pour demander le retrait de Klein du conseil scientifique de l’organisme. Il souligne l’inadéquation entre de tels manquements et les missions de conseil aux décideurs publics.

Les failles de l’intégrité scientifique

Au-delà du cas Klein, cette affaire met en lumière les contradictions de l’écosystème scientifique français face au plagiat. La « loi d’airain des plagiaires«, « plagiaire un jour, plagiaire toujours«, semble confirmée par les découvertes successives. Elle interroge aussi la différence de traitement entre les étudiants, souvent sanctionnés lourdement pour des fautes similaires, et les figures reconnues, qui bénéficient d’une indulgence parfois troublante.

L’impuissance des instances de contrôle de l’intégrité scientifique, l’absence de véritables sanctions dans la durée, et le peu d’intérêt objectif des institutions à dénoncer l’un des leurs, soulèvent des inquiétudes profondes. Depuis 2020, la législation impose pourtant une obligation de signalement en cas de plagiat avéré.

L’affaire relance un débat plus philosophique sur la notion d’auteur, la circulation des idées et la propriété intellectuelle dans le cadre académique. Certains invoquent la tradition des « professeurs de l’ancien temps », où la rigueur bibliographique était moins formalisée, face à des normes anglo-saxonnes de plus en plus strictes. D’autres rappellent que la clarté des sources et le respect du travail d’autrui ne sont pas une question de culture, mais d’éthique scientifique.

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