Entre éclats de rire et fracas des mortiers, le documentaire Cuba et Alaska suit deux secouristes volontaires ukrainiennes sur le front de Kharkiv. Réalisé par le soldat Yegor Troyanovsky dans le cadre de la collection « Génération Ukraine » d’ARTE, ce film mêle images de guerre, vidéos de smartphones et humour noir pour raconter l’engagement de deux trentenaires devenues les « anges gardiens » des blessés.
Les rires éclatent dans l’habitacle d’un pick-up Mitsubishi L200. À l’arrière-plan, l’artillerie gronde. Ce contraste donne le ton du documentaire consacré à Cuba et Alaska, deux secouristes ukrainiennes engagées sur le front. Le film s’inscrit dans la collection spéciale « Génération Ukraine », lancée par la chaîne ARTE en décembre 2024. Cette série documentaire explore les trajectoires individuelles bouleversées par l’invasion russe et la guerre qui ravage le pays.
Le projet porte la signature du réalisateur Yegor Troyanovsky, lui-même soldat. Il obtient un congé exceptionnel pour filmer ce portrait avant de retourner au combat. Le film Cuba et Alaska adopte la forme d’un journal de bord immersif. Une partie des images provient des protagonistes elles-mêmes, captées via leurs smartphones ou des caméras frontales fixées sur leurs casques. Cette proximité visuelle permet au spectateur d’être au cœur de l’action. L’ambulance improvisée, le pick-up Mitsubishi L200, devient le principal décor du récit.
Cuba et Alaska, « anges gardiens » du front de Kharkiv
Le documentaire suit Yulia Sidorova, surnommée Cuba, et Oleksandra Lysytska, appelée Alaska. Toutes deux approchent la trentaine. Elles opèrent comme secouristes volontaires sur le front, notamment dans la région de Kharkiv, ville natale de Yulia.
Leur mission consiste à intervenir sous les tirs pour évacuer les blessés et prodiguer les premiers soins. Les gestes techniques s’enchaînent : pose de garrots pour stopper les hémorragies massives, intubations avec tubes naso-pharyngés, injections de kétamine pour gérer la douleur. L’objectif est de maintenir les fonctions vitales jusqu’à l’arrivée à l’hôpital. Les soldats les surnomment les « anges gardiens en Mitsubishi L200 ». Le véhicule sert d’ambulance de fortune et d’unité mobile au plus près des zones de combat.
Le parcours des deux femmes diffère. Cuba s’engage dès 2014 lors de l’annexion de la Crimée, après les événements du mouvement Maïdan. Bénévole hospitalière de formation, elle affiche une énergie débordante et un rire communicatif. Durant les rares moments de calme, elle dessine des croquis de robes inspirées d’armures futuristes, nourrissant sa passion pour la mode.
Alaska rejoint le conflit en 2022, suivant l’exemple de son amie. Ancienne journaliste, elle présente un tempérament plus réservé. Elle aime les chevaux et poursuit l’apprentissage de l’anglais sur son téléphone. Elle affirme avoir « plus peur d’échouer à son examen que de mourir à la guerre ».
Leurs noms de guerre naissent d’anecdotes. Cuba doit son surnom à un voyage au festival Kazantip où ses dreadlocks et son teint bronzé lui donnaient un air cubain. Alaska, elle, reçoit ce nom parce que ses camarades la jugent « lointaine et givrée ». Malgré leurs différences, les deux femmes entretiennent un lien constant. Quand elles se séparent, elles échangent des messages pour garder le contact.
L’humour noir comme bouclier contre la guerre
Le trait le plus frappant du duo reste leur humour noir. Dans le documentaire, Cuba et Alaska utilisent le rire comme une arme face à la peur et au deuil. Yulia résume cet état d’esprit : « J’ai toujours aimé rire : avant la guerre, pendant et j’espère après. C’est ma vie. »
Le film Cuba et Akaska multiplie les scènes où l’autodérision transforme l’absurde en moment de dérision. Lorsqu’Alaska se retrouve blessée et en fauteuil roulant, Cuba lui lance qu’elles n’ont aucun plan pour l’avenir. Son amie répond aussitôt : « Comment ça, on n’a pas de plan ? Et celui de mourir ? »
Sous les bombardements, les deux femmes plaisantent sur la possibilité de rentrer « à pied à Kharkiv » si leur véhicule explose. Elles préfèrent marcher vivantes plutôt que rester avec les morts dans une voiture détruite. Cuba imagine même ses propres funérailles, qu’elle appelle le « Festival de Cuba ». Elle réclame un cercueil à paillettes, de la musique et des confettis pour transformer l’enterrement en fête.
Le documentaire montre aussi leur quotidien au sein de l’unité. Les échanges avec les soldats oscillent entre camaraderie et dérision. Une mission inattendue consiste par exemple à sauver un mouton coincé dans une cave, moment de légèreté qui tranche avec les évacuations de blessés. Cette alternance crée une tension permanente pour le spectateur. Les éclats de rire succèdent aux scènes de sang, de blessures et de deuil.
Un documentaire pour mobiliser l’opinion internationale
Le récit bascule lorsqu’un drone kamikaze russe blesse Alaska. L’événement n’apparaissait pas dans le projet initial et bouleverse la production. Le film suit alors sa rééducation dans un centre spécialisé où elle réapprend à marcher malgré de fortes douleurs neuropathiques. Pendant ce temps, Cuba reste au front.
Au-delà du portrait de Cuba et Alaska, le film porte un message politique. Les deux secouristes affirment que la guerre reste souvent perçue comme une fiction à l’étranger alors que la réalité demeure brutale. Le documentaire vise à responsabiliser les opinions publiques internationales. Cuba explique que le film doit servir à mobiliser des fonds et encourager l’aide militaire à l’Ukraine.
Les protagonistes rappellent aussi que ce conflit concerne l’avenir de l’Europe. Elles constatent qu’à Paris ou aux États-Unis, la guerre semble lointaine alors qu’elle se déroule aux portes du continent. Le film Cuba et Alaska montre également l’évolution du rôle des femmes dans l’armée ukrainienne. Longtemps cantonnées au soutien logistique, elles occupent désormais des postes de tireuses d’élite ou de pilotes de drones.
Les rêves personnels deviennent alors des actes de résistance. Cuba continue de dessiner ses robes futuristes. Alaska s’acharne à apprendre l’anglais. Ces passions dessinent un futur hypothétique sans cesse repoussé par la guerre. Le documentaire Cuba et Alaska, présenté dans plusieurs festivals et récompensé à Rome et à Bruxelles, circule désormais à l’international. Il donne un visage humain aux statistiques du conflit et suit le destin de deux femmes qui refusent d’abandonner leur joie de vivre malgré la guerre.







