Perché sur un piton rocheux de 35 mètres dominant la Méditerranée, le fort de Brégançon incarne depuis plus d’un demi-siècle l’une des traditions les plus ancrées de la Ve République française. Cette résidence présidentielle officielle, située sur la commune de Bormes-les-Mimosas dans le Var, cristallise aujourd’hui les débats sur le train de vie de l’État français, alors que le pays traverse une crise budgétaire rappelant celle qui avait frappé la Grèce au début des années 2010.
L’histoire du fort de Brégançon s’enracine dans les profondeurs du Moyen Âge. Mentionné dès le VIe siècle sous le nom de Pergantium par le géographe grec Étienne de Byzance, ce site stratégique fut d’abord un oppidum ligure avant de devenir une résidence seigneuriale fortifiée. Intégré au domaine royal français en 1246 suite au mariage de Béatrix de Provence avec Charles d’Anjou, frère du roi Louis IX, le fort connut les vicissitudes de l’histoire française. Au XVIe siècle, Henri III élève la seigneurie en marquisat, mais le fort devient rapidement un bastion protestant avant d’être assiégé en 1578 par les armées catholiques. Cette période tumultueuse se solde par un massacre de la garnison, témoignant de la violence des guerres de religion. L’époque moderne voit le fort acquérir un caractère purement militaire sous l’administration royale, Bonaparte lui-même l’équipera de 23 canons après avoir repris Toulon aux royalistes.
C’est paradoxalement après une nuit cauchemardesque que Charles de Gaulle fait du fort de Brégançon une résidence présidentielle. Le 25 août 1964, venu présider le 20e anniversaire du débarquement de Provence, le Général passe une unique nuit dans la forteresse. Dévoré par les moustiques et incommodé par un lit trop petit pour ses 1,96 mètre, il jure de ne jamais y retourner. Pourtant, convaincu par le député-maire de Saint-Raphaël, René-Georges Laurin de l’utilité du site, il signe le décret du 5 janvier 1968 qui en fait définitivement la résidence estivale officielle du président de la République. Les travaux de réaménagement, confiés à l’architecte Pierre-Jean Guth pour la somme de 3 millions de francs, transforment la forteresse militaire en une demeure présidentielle fonctionnelle. L’îlot et le fort sont simultanément classés monuments historiques le 25 septembre 1968, consacrant ainsi leur double statut patrimonial et politique.
Cinquante ans de présidences
Georges Pompidou inaugure véritablement l’usage présidentiel de Brégançon. Accompagné de son épouse Claude, passionnée d’art moderne, il transforme la décoration intérieure en y installant du mobilier contemporain signé Pierre Paulin et des œuvres d’art avant-gardistes. Le couple ouvre également la résidence aux médias, Pompidou apparaissant décontracté, « clope au bec et sans cravate » lors d’une interview télévisée en 1970. Cette modernisation de l’image présidentielle fait de Brégançon « the place to be » de l’été, attirant des personnalités comme Pierre Soulages et Niki de Saint Phalle. Valéry Giscard d’Estaing pousse plus loin cette logique de communication. Soucieux de se présenter en « Français comme les autres », il arrive au volant de sa propre voiture et multiplie les activités sportives, du tennis à la voile. Son épouse Anne-Aymone réaménage entièrement la décoration, installant du mobilier Louis XVI aux tons vert pomme et rose ancien, ainsi que des tapis de Cogolin qui marquent encore aujourd’hui l’esthétique des lieux. Giscard fait également creuser une plage privée pour se protéger des regards indiscrets, accessible par un escalier de 200 marches taillé dans la roche.Jacques Chirac développe quant à lui un attachement particulier pour le fort, lié à ses souvenirs d’enfance passés dans le Var au Rayol. Malgré l’humiliation subie en 1976 lorsque, Premier ministre, Giscard l’avait invité à dîner avec son professeur de sport, épisode qui précipita sa démission, Chirac fait de Brégançon son refuge estival privilégié. Il y sera immortalisé dans une posture mémorable, photographié nu à sa fenêtre, jumelles à la main, observant les yachts au large.
François Mitterrand incarne la première rupture avec cette tradition. « Pas un Méditerranéen », préférant les grandes forêts landaises, il ne s’y rend qu’épisodiquement. Néanmoins, il utilise stratégiquement le site pour la diplomatie, recevant notamment le chancelier allemand Helmut Kohl le 24 août 1985 pour discuter de sécurité européenne. Cette rencontre, immortalisée par l’arrivée des deux dirigeants en hélicoptère, marque la première utilisation diplomatique majeure de Brégançon. Nicolas Sarkozy privilégie quant à lui la propriété familiale de Carla Bruni au cap Nègre, jugeant l’accès à la plage de Brégançon trop compliqué. Il n’y séjourne qu’occasionnellement, préférant organiser des réunions de travail avec son Premier ministre François Fillon. François Hollande vit un véritable cauchemar à Brégançon. Dès son premier été présidentiel en 2012 avec Valérie Trierweiler, le couple essuie une tempête médiatique. La polémique des « coussins Kettal », 3 200 euros de coussins de luxe commandés pour rafraîchir la décoration, entache son image de « président normal ». Plus grave encore, les photos du couple en maillot de bain publiées par la presse contribuent à une chute de quinze points dans les sondages à la rentrée. Hollande confiera plus tard : « Quand vous vous baignez, vous vous dites : le coût du bain est élevé », faisant référence aux 60 000 euros nécessaires pour sécuriser chaque baignade présidentielle.
Emmanuel Macron et la réinvention de Brégançon
Emmanuel Macron rompt avec l’attitude de ses prédécesseurs immédiats en réinvestissant pleinement Brégançon. Dès 2018, il reprend la gestion directe du fort au Centre des monuments nationaux, réduisant le budget de fonctionnement de 700 000 à 400 000 euros annuels. Cette reprise en main s’accompagne d’un programme de modernisation assumé : 50 000 euros pour la cuisine, 10 000 euros de peinture, 10 000 euros pour l’électricité, et surtout, la fameuse piscine hors-sol de 34 000 euros qui déclenche une nouvelle polémique. Cette piscine, justifiée officiellement par la volonté de « préserver l’intimité » de la famille présidentielle et d’éviter les coûts de sécurisation des baignades en mer, symbolise pour l’opposition le caractère « hors-sol » de la politique macronienne. Le député socialiste Olivier Faure ironise : « Hors-sol comme sa politique », tandis qu’une figure de la majorité reconnaît : « La piscine, c’est un signe ostentatoire de richesse. C’est la faute de quart ! Il faut dire que cette boulette n’avait pas arrangé l’image qui collait alors à Emmanuel Macron, celle de président des riches ».
Emmanuel Macron redonne également à Brégançon sa dimension diplomatique. En août 2019, il y reçoit Vladimir Poutine quelques jours avant le G7 de Biarritz, déclarant « pertinent qu’à terme la Russie puisse rejoindre le G8 ». Cette rencontre, filmée dans le cadre enchanteur du fort, illustre la stratégie macronienne d’utiliser le site comme « outil diplomatique », selon les termes de Guillaume Daret. L’expert souligne : « Recevoir un chef d’État à Brégançon, ce n’est pas la même chose que le recevoir à l’Élysée. Ça permet aussi de créer des relations personnelles qui peuvent avoir un rôle important quand il faudra dénouer une crise ». Cette logique se confirme avec la réception de Theresa May en août 2018 pour discuter du Brexit, et d’Angela Merkel en août 2020.
Une polémique récurrente dans un contexte de crise
Les coûts de fonctionnement de Brégançon alimentent régulièrement les polémiques. Selon la Cour des comptes, la gestion du site a coûté 700 000 euros en 2017 sous François Hollande, répartis entre 335 000 euros de personnel, 150 000 euros d’entretien et 100 000 euros pour la navette électrique destinée aux touristes. La reprise de gestion par l’Élysée a ramené ce coût à 400 000 euros annuels, mais cette économie de 300 000 euros masque d’autres dépenses. Le salaire du régisseur, fixé à 75 000 euros annuels depuis 2008, s’ajoute aux frais de sécurité non comptabilisés dans les budgets officiels. Plus symbolique encore, chaque baignade présidentielle en mer nécessite un dispositif de sécurisation impliquant plongeurs et bateaux de la gendarmerie pour un coût de 60 000 euros.
Ces dépenses prennent une résonance particulière dans le contexte budgétaire français actuel. Avec un déficit public atteignant 5,8% du PIB en 2024, soit 169,6 milliards d’euros, la France se retrouve dans une situation qui rappelle celle de la Grèce au début des années 2010. Le pays hellène avait alors affiché un déficit de 15,4% du PIB en 2009, déclenchant une crise majeure qui avait nécessité l’intervention du FMI et de l’Union européenne. Certes, la situation française reste moins dramatique, mais les parallèles inquiètent. La France est devenue le premier fournisseur de dette publique de la zone euro, représentant 24,9% du total contre 22,4% pour l’Italie. Plus préoccupant encore, elle affiche le déficit le plus élevé de la zone euro, dépassant la moyenne européenne de 2,7 points. Cette dérive, qualifiée d’« inédite » par la Cour des comptes, place la France « loin devant » tous ses partenaires européens.
Moments marquants et secrets d’État
Au-delà des polémiques budgétaires, Brégançon a été le théâtre de moments diplomatiques cruciaux. La rencontre Mitterrand-Kohl d’août 1985 se déroule dans un contexte géopolitique tendu : la guerre froide bat son plein, et l’affaire du Rainbow Warrior empoisonne les relations internationales françaises. Malgré l’atmosphère « molle » décrite par les observateurs, cette rencontre contribue à consolider l’axe franco-allemand. Plus récemment, Nicolas Sarkozy utilise le fort pour gérer la crise géorgienne d’août 2008, y recevant la secrétaire d’État américaine Condoleezza Rice pour établir un plan de paix. Cette gestion à distance des crises internationales illustre la capacité de Brégançon à servir de centre de commandement alternatif en période estivale. Emmanuel Macron poursuit cette tradition, gérant notamment l’évacuation des ressortissants français du Niger depuis Brégançon en 2023. Cette continuité démontre que la résidence n’est jamais vraiment en « vacances », mais demeure un poste de commandement opérationnel de la présidence française.
Brégançon recèle une multitude d’anecdotes révélatrices des personnalités présidentielles. Le général de Gaulle, après sa nuit épouvantable, avait néanmoins été conquis par la vue « à couper le souffle » sur les îles de Port-Cros, Porquerolles et du Levant. Cette beauté du site compense largement l’inconfort relatif des locaux, décrits par Guillaume Daret comme n’ayant « rien d’ostentatoire, ni de luxueux », ressemblant plutôt à « une vieille bâtisse de Provence, avec ses tomettes roses ». Georges Pompidou disputait des parties de pétanque avec ses gardes du corps, tandis que Valéry Giscard d’Estaing donnait une interview télévisée au fort le 10 septembre 1978 dans le cadre de la campagne des élections législatives. Jacques Chirac, lui, était apprécié des habitants locaux pour sa présence aux messes dominicales du village, Bernadette devenant même présidente d’honneur du Corso fleuri de Bormes-les-Mimosas. L’accès même au fort révèle une curiosité géopolitique : les visiteurs doivent traverser une parcelle appartenant au grand-duc du Luxembourg, vestige de l’extraterritorialité accordée après la Seconde Guerre mondiale. Cette particularité administrative rappelle que Brégançon concentre en lui seul de multiples strates historiques et juridiques.
Entre grandeur et questionnements
Le fort de Brégançon incarne parfaitement les ambiguïtés de la République française contemporaine. Symbole de continuité historique et de grandeur présidentielle, il n’en demeure pas moins un révélateur des tensions budgétaires qui traversent le pays. Alors que la France peine à maîtriser ses déficits publics dans un contexte rappelant la crise grecque, les dépenses liées à cette résidence interrogent sur les priorités nationales.
Pourtant, au-delà des polémiques comptables, Brégançon reste un outil diplomatique irremplaçable et un marqueur de l’identité républicaine française. Entre mer Méditerranée et pinèdes provençales, cette forteresse continue d’écrire l’histoire de France, une conversation présidentielle après l’autre, une crise internationale après l’autre, perpétuant ainsi une tradition vieille de plus d’un demi-siècle qui transcende les alternances politiques et les turbulences budgétaires.












