En 2023, les Françaises ont leur premier enfant à 29,1 ans en moyenne. Un report de cinq ans depuis 1974 qui interroge sur l’évolution de notre société et les défis à venir.
C’est un chiffre qui en dit long sur la transformation de notre société. D’après le dernier rapport de l’INSEE publié à la mi-juillet, les femmes françaises accouchent désormais à 31 ans en moyenne, soit 0,8 année de plus qu’en 2013. Plus frappant encore : l’âge au premier enfant a bondi de 5,1 ans depuis 1974, passant de 24 à 29,1 ans. Une évolution qui s’inscrit dans une tendance européenne généralisée, mais qui soulève des questions cruciales pour l’avenir démographique du pays.
Pour comprendre l’ampleur de cette transformation, il faut remonter le temps. Au début du XXe siècle, l’âge moyen à la maternité était de 29,4 ans, puis il a diminué jusqu’à atteindre son point le plus bas en 1977 avec 26,5 ans. Cette baisse s’expliquait alors par « la raréfaction des familles nombreuses, l’espacement plus court entre les naissances et la précocité croissante de l’âge au mariage ». Mais depuis, la tendance s’est inversée de manière continue. En 2023, c’est à 29,1 ans. Cette évolution tranche avec les périodes précédentes où l’âge maternel variait peu d’une génération à l’autre.
La révolution contraceptive et l’émancipation féminine
La première explication de ce phénomène réside dans la diffusion des méthodes de contraception depuis les années 1960-1970. La loi Neuwirth de 1967 légalisant la contraception, puis la loi Veil de 1975 dépénalisant l’avortement, ont donné aux femmes une maîtrise de leur fécondité. Cette révolution s’inscrit dans le mouvement plus large de libération des femmes, incarné par le MLF (Mouvement de libération des femmes) né en 1970.
L’INSEE souligne que l’allongement des études et la participation croissante des femmes au marché du travail expliquent largement ce report. Les femmes représentent aujourd’hui la majorité des diplômés de l’enseignement supérieur, une révolution par rapport aux générations précédentes où elles étaient moins diplômées que les hommes. Cette évolution s’accompagne d’une priorité accordée à la stabilité professionnelle. Comme l’explique le Pr Patrick Rozenberg : « Les femmes travaillent et veulent d’abord avoir une stabilité professionnelle. La grossesse passe au second plan ! »
Depuis les années 2000, de nouveaux facteurs entrent en jeu. L’INSEE évoque « le contexte socio-économique, politique ou environnemental » qui peut « conduire à reporter des décisions de fécondité ». La situation des jeunes sur le marché du travail reste moins favorable que celle de leurs aînés, malgré une amélioration après la crise sanitaire. Les difficultés d’accès au logement, l’instabilité économique et même l’éco-anxiété constituent aujourd’hui des freins supplémentaires à la parentalité. Une étude récente montre que les femmes les moins diplômées ont leur premier enfant 4 ans plus tôt que celles qui ont fait de longues études, révélant une fracture sociale dans les comportements reproductifs.
L’Europe face au même défi
La France n’est pas isolée dans cette évolution. Dans l’Union européenne, l’âge moyen au premier enfant s’établit à 29,8 ans en 2023. Il varie de 26,9 ans en Bulgarie à 31,8 ans en Italie. Sur les dix dernières années, tous les pays de l’UE ont connu une hausse de l’âge à la première maternité. Cette convergence européenne témoigne de transformations sociétales profondes communes aux pays développés : urbanisation, tertiarisation de l’économie, individualisation des parcours de vie.
L’Allemagne, confrontée au même défi, a mis en place dès 2007 une politique familiale volontariste avec le « salaire parental » et une forte augmentation des places en crèche. Résultat : le taux de fécondité est remonté de 1,34 à 1,5 enfant par femme. La Suède, modèle d’égalité, maintient un taux de fécondité stable autour de 1,8 enfant par femme grâce à une politique familiale généreuse et une répartition équilibrée des tâches parentales.
Un « réarmement démographique » macronien
Cette évolution a des répercussions directes sur la natalité française. En 2024, seulement 663 000 bébés sont nés en France, soit 2,2% de moins qu’en 2023 et 21,5% de moins qu’en 2010. L’indicateur conjoncturel de fécondité s’établit à 1,62 enfant par femme, son niveau le plus bas depuis la fin de la Première Guerre mondiale.Le report de l’âge maternel entraîne mécaniquement une réduction de la période de fécondité et augmente les risques de complications. Comme le souligne l’INSEE, 3,6% des premières naissances concernent désormais des mères d’au moins 40 ans. Face à ces enjeux, Emmanuel Macron a annoncé en janvier 2024 un ambitieux « réarmement démographique ». Un terme martial qui a fait sourire les démographes, tant les mesures proposées semblent dérisoires face à l’ampleur du défi. Le plan présidentiel se résume à deux axes principaux : la création d’un « congé de naissance » remplaçant le congé parental actuel, et un « grand plan de lutte contre l’infertilité » avec des bilans de fertilité remboursés. Un an après ces annonces, force est de constater qu ‘« il ne s’est rien passé », déplore Julien Damon, spécialiste des politiques familiales.
Les démographes proposent des solutions plus ambitieuses. Hervé Le Bras, directeur de recherches à l’EHESS, insiste « La question de l’égalité hommes-femmes est absolument centrale ». Les pays nordiques, champions de cette égalité, maintiennent des taux de fécondité plus élevés. D’autres préconisent des mesures telles qu’une politique du logement plus volontariste pour faciliter l’accès des jeunes couples à un logement stable mais aussi un renforcement des modes de garde pour les jeunes enfants. Les autres tendent plus vers l’option d’une meilleure conciliation vie professionnelle-vie familiale grâce notamment au développement du télétravail et des horaires flexibles.
Une révolution silencieuse aux conséquences durables
Le report de l’âge maternel constitue l’une des transformations les plus profondes de notre époque. En l’espace de deux générations, les Françaises ont gagné cinq années avant de devenir mères. Cette évolution reflète les conquêtes de l’émancipation féminine, mais pose aussi des défis inédits pour l’équilibre démographique du pays. Au-delà des annonces présidentielles, c’est une refonte en profondeur des politiques publiques qui s’impose. Car comme le souligne l’Académie de médecine, la baisse continue de la natalité est préoccupante « tant pour l’avenir du système social que pour l’équilibre démographique du pays ».
La France, longtemps championne européenne de la natalité, se trouve à la croisée des chemins. Les choix politiques des prochaines années déterminent si le pays saura concilier émancipation féminine et renouvellement démographique. Une équation complexe qui ne se résoudra pas à coups de slogans martiaux, mais par des politiques publiques ambitieuses et durables.












