Entre les cris de la foule et le silence du toril, entre l’or des costumes et le rouge du sang, la corrida basque révèle les contradictions d’une société qui peine à concilier héritage culturel et évolution des mentalités.
« Je vais bien finir par l’avoir cette danseuse ridicule », ces mots de Francis Cabrel, mis dans la gueule d’un taureau condamné, résonnent encore aujourd’hui dans les arènes du Pays Basque. Trente ans après la sortie de cette chanson qui dénonçait la cruauté tauromachique, la corrida divise toujours autant qu’elle fascine. De Bayonne à Saint-Sébastien, des arènes de Pampelune aux ruelles de Biarritz, cette pratique mobilise les passions et soulève des questions essentielles sur notre rapport à l’animal et à la tradition.
La réalité scientifique de la souffrance
« Dans les premiers moments j’ai cru qu’il fallait seulement se défendre » l’innocence du taureau de Cabrel reflète une réalité physiologique que les vétérinaires connaissent bien. Dr Jean-François Courreau, cofondateur du Collectif des Vétérinaires pour l’Abolition de la Corrida (COVAC), ne mâche pas ses mots : « Les spectacles taurins sanglants entraînent des souffrances animales foncièrement évitables ».Selon l’expertise vétérinaire, 70% des coups de pique sont placés derrière le morillo, provoquant des lésions anatomiques majeures. Plus de 20 muscles sont fracturés ou lésés durant le tercio de pique, sans compter les ligaments et tendons de la zone thoracique.
Roger Lahana, expert en bien-être animal, détaille le processus : « Chaque mise à mort est précédée, durant 20 minutes, d’agressions, de mutilations, de lacérations du corps du taureau, à l’aide de diverses armes blanches ». L’animal, contrairement aux affirmations de certains vétérinaires pro-taurins, ne sécrète pas suffisamment d’endorphines pour annuler la douleur. Une étude de 2014 présentée à l’Université Complutense de Madrid, prétendant que « le taureau ne souffre pas », a été qualifiée de « fraude scientifique scandaleuse » par la communauté vétérinaire.
En France, environ 800 taureaux sont tués publiquement chaque année dans les arènes, auxquels s’ajoutent ceux torturés lors d’entraînements privés. En 2024, 847 victimes ont été officiellement recensées dans les spectacles déclarés, dont seulement 24% de taureaux français, les autres provenant principalement d’Espagne.
L’âme basque entre deux eaux
« Andalousie je me souviens, les prairies bordées de cactus » le taureau Cabrelien évoque un passé pastoral qui résonne étrangement avec l’histoire basque. Car la corrida n’est pas née au Pays basque, contrairement à ce que croient beaucoup d’aficionados. Bartolomé Bennassar, historien spécialiste de la culture espagnole, le confirme : « La première corrida en France eut lieu en août 1853 à Bayonne, en l’honneur d’Eugénie de Montijo, l’épouse d’origine andalouse de Napoléon III ». Cette tradition importée s’est greffée sur des pratiques locales plus anciennes : « La tradition landaise, qui s’étendait jusqu’au Gers et au Pays basque, et d’autre part la tradition camarguaise ». À Bayonne, première ville taurine de France, un arrêté de 1289 interdisait déjà aux bouchers de lâcher taureaux et bœufs dans les rues. Cette pratique ancestrale n’avait pourtant rien à voir avec la mise à mort ritualisée venue d’Andalousie.
Aujourd’hui, la corrida cristallise les tensions identitaires basques. À Saint-Sébastien, 9 000 signatures ont été récoltées pour un référendum sur l’organisation de corridas. Aitor Marin, membre du collectif anti-taurin local, explique : « Parmi les signataires, on trouve beaucoup de Donostiar qui n’avaient pas vraiment d’avis sur la corrida. Ceux-là étaient simplement favorables à ce que le débat soit posé ». La fracture traverse même les partis basques. Bildu, “issue d’une ETA moribonde”, milite pour l’éradication de cette « tradition associée à l’Espagne », tandis que le PNV reste plus nuancé. André Viard, président de l’Observatoire des cultures taurines, conteste : « Ce sont 15 à 20% de la population qui se mobilisent contre la corrida ».
Les gladiateurs des temps modernes
« Ce pantin, ce minus ! » l’ironie de Cabrel souligne le paradoxe de matadors transformés en superstars. Comment expliquer que des hommes risquant leur vie pour tuer des animaux deviennent des icônes planétaires ?
Andrés Roca Rey, 27 ans, incarne ce phénomène. Le Péruvien a écrasé la taquilla en 2023, assurant à 97% le remplissage des arènes où il se produit. À Huesca, il a provoqué le « no hay billetes » du jamais vu depuis 25 ans. À Bilbao, ville pourtant réticente à la corrida, il a attiré 13 500 spectateurs, soit le double de la fréquentation habituelle. Ce succès se monnaye. Roca Rey a revalorisé sensiblement son cachet tout en annonçant qu’il ferait moitié moins de courses. Un matador de son niveau peut gagner entre 150 000 et 300 000 euros par corrida selon les places et l’événement. Diego Sanchez de la Cruz, économiste spécialisé dans la tauromachie, compare : « Ce niveau de popularité renvoie à El Juli à ses débuts ou à José Tomas lors de ses apparitions sporadiques ». Ces matadors deviennent des marques, alimentant un business qui dépasse largement l’arène.
Pourtant, les chiffres révèlent une industrie en déclin. En France, le nombre de corridas est passé de 140 en 2006 à 98 en 2023. Mundotoro, média taurin espagnol, conclut « Le marché taurin en France ne peut plus se développer dans notre pays, du fait de la législation qui limite la liste des départements ».
Un art en sursis : les chiffres du déclin
« Je pensais pas qu’on puisse autant s’amuser autour d’une tombe » la satire de Cabrel résonne cruellement face aux statistiques actuelles. Malgré les proclamations des aficionados, les données objectives révèlent une érosion continue.
L’opposition française à la Corrida ne cesse de croître passant alors de 47% en 2007 à 75% en 2024. L’économie révèle d’autres fragilités. À Nîmes, un rapport de la Chambre régionale des comptes révèle que la métropole a investi près d’un million d’euros dans la tauromachie entre 2019 et 2023, pour une activité déficitaire d’environ 400 000 euros. Plus révélateur encore, seuls 5% des deux millions de visiteurs de la feria assistent aux corridas. Les experts commencent à tirer les conclusions. Julien Lescarret, ancien torero devenu observateur, admet : « On a jamais été aussi loin dans l’inquiétude de voir disparaître la corrida ». Même si les « arènes se remplissent comme jamais » lors d’événements exceptionnels (grâce aux quelques superstars comme Roca Rey ou Castella), la tendance de fond reste préoccupante pour les aficionados.
L’heure des comptes
« Sentir le sable sous ma tête, c’est fou comme ça peut faire du bien » ces mots de Cabrel évoquent l’agonie d’un animal épuisé, mais aussi peut-être celle d’une tradition à bout de souffle. Trente ans après cette chanson prophétique, la corrida basque se trouve à un carrefour.
D’un côté, une réalité scientifique implacable : les vétérinaires du COVAC, fort de leurs 2 800 membres, ont démontré l’incompatibilité de cette pratique avec le respect du bien-être animal. De l’autre, un attachement identitaire sincère, particulièrement au Pays basque où « la corrida fait viscéralement partie de la culture”. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 847 taureaux torturés en 2024 pour divertir une minorité décroissante, dans un pays où trois Français sur quatre réclament l’interdiction de cette pratique. L’argument économique s’effrite quand on découvre que 76% des taureaux utilisés en France ne sont même pas français.
« Ce soir la femme du torero dormira sur ses deux oreilles » prophétisait Cabrel. Aujourd’hui, ce pourrait bien être l’ensemble de la société qui dort paisiblement, débarrassée d’un spectacle que l’Histoire jugera sans doute comme une survivance cruelle d’un temps révolu.












