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L’Assemblée adopte la nationalisation d’ArcelorMittal

Adoptée en première lecture le 27 novembre 2025, la proposition de loi visant à nationaliser ArcelorMittal France marque une victoire politique pour la gauche, mais son avenir législatif demeure incertain. L’exécutif et le Sénat s’y opposent fermement, invoquant le coût et l’inefficacité d’une telle mesure.

Le 27 novembre 2025, l’Assemblée nationale a adopté en première lecture la proposition de loi déposée par la députée Aurélie Trouvé (La France insoumise), visant à nationaliser ArcelorMittal France. Ce texte, soutenu par l’ensemble des groupes de gauche (LFI, PS, Écologistes et Communistes), a été adopté avec 127 voix contre 41. Le Rassemblement national (RN) s’est abstenu, tandis que les députés macronistes et Les Républicains (LR) ont voté contre.

Pour ses partisans, cette adoption marque une « victoire historique » et un signal fort en faveur de la souveraineté industrielle de la France. « Nous avons franchi une étape décisive pour la défense des 15 000 emplois directs de la filière sidérurgique », a déclaré Aurélie Trouvé à la sortie de l’hémicycle. Mais au-delà de la portée politique, ce vote reste hautement symbolique. Le texte doit encore être examiné au Sénat, où la droite et le centre en assurent la majorité.

Désengagement

Créé en 2008 à la suite de la fusion entre Arcelor et Mittal Steel, ArcelorMittal demeure le deuxième producteur mondial d’acier brut, avec une capitalisation boursière de 27 milliards d’euros. En France, le groupe emploie 15 400 salariés, soit presque deux fois moins qu’à la naissance du groupe (28 000). Cette érosion constante des effectifs alimente depuis des années la défiance des syndicats et des élus locaux.

Le groupe, dirigé par le milliardaire indien Lakshmi Mittal, est régulièrement accusé de désengagement industriel en France. Selon ses détracteurs, ArcelorMittal chercherait à liquider progressivement ses quarante sites hexagonaux pour concentrer ses activités dans des régions plus rentables, comme l’Inde, le Brésil ou les États-Unis.

En avril 2025, un plan social prévoyait la suppression de plus de 600 postes avant d’être ramené à 260 après reclassements. La direction invoquait alors la baisse de la demande européenne, la concurrence chinoise subventionnée et la hausse des prix de l’énergie depuis la guerre en Ukraine. Mais pour la CGT et LFI, ces justifications ne tiennent pas. L’entreprise a réalisé un bénéfice net de 718 millions d’euros au premier trimestre 2025, preuve, selon eux, qu’elle dispose des marges suffisantes pour investir sur le territoire.

La décarbonation des sites français

Au cœur des débats, la décarbonation des hauts-fourneaux constitue l’un des arguments majeurs avancés par les partisans de la nationalisation. Le site de Dunkerque, principal site sidérurgique français, représente à lui seul 15 % des émissions industrielles nationales.

Un contrat d’aide publique de 850 millions d’euros avait été signé en 2024 entre ArcelorMittal France et l’Agence de la transition écologique (Ademe) pour soutenir un plan de décarbonisation évalué initialement à 1,8 milliard d’euros. Mais en 2025, le groupe a décidé de réviser ses ambitions à la baisse, ramenant son investissement à 1,2 milliard d’euros.

Ce revirement a renforcé la conviction, chez LFI et certains syndicats, qu’une nationalisation serait « l’unique moyen » de garantir la transition écologique du secteur. « Sans intervention de l’État, le calendrier européen de 2030 sera intenable », a souligné Aurélie Trouvé, rappelant que la réforme du marché carbone européen (ETS) et la mise en œuvre du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) dès 2026 vont considérablement renchérir les coûts de production.

Une nationalisation encadrée par la loi

Le texte adopté à l’Assemblée nationale prévoit explicitement que « la société ArcelorMittal France est nationalisée ». La mesure concernerait une dizaine de sites, dont les deux aciéries majeures de Dunkerque (Nord) et Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône).

La valeur des actions transférées à l’État serait déterminée selon la moyenne réelle observée entre le 1er octobre 2024 et le 30 septembre 2025. Une commission indépendante, composée notamment de membres de la Cour des comptes, de la Banque de France, du Conseil d’État et du Conseil économique, social et environnemental (CESE), fixerait cette évaluation.

Le coût total de l’opération reste sujet à débat. LFI l’évalue entre 2 et 6 milliards d’euros, tandis que l’Assemblée nationale estime la nationalisation à 3 milliards d’euros. Une étude de la CGT Dunkerque, appuyée par des économistes, juge le coût plus modéré, entre 1 et 2 milliards, soit 5 à 10 % de la capitalisation boursière moyenne du groupe sur dix ans.

Pour financer cette mesure, le texte propose d’utiliser une taxe sur le tabac, mesure censée garantir la recevabilité budgétaire du projet. Selon la CGT, cette dépense serait justifiée : « Les coûts de licenciement et de dépollution en cas d’abandon des sites seraient supérieurs à ceux d’une nationalisation », estime le syndicat, qui suggère par ailleurs que Bpifrance serve de véhicule financier public pour l’opération.

La CGT ArcelorMittal Dunkerque a salué le vote comme une « victoire pour tous les salariés ». Environ 300 ouvriers s’étaient rassemblés sur l’esplanade des Invalides à Paris pour soutenir la proposition. Son délégué central, Reynald Quaegebeur, a tempéré cet enthousiasme : « C’est une première victoire, mais on n’a pas gagné la guerre. »

D’autres organisations, comme Force Ouvrière (FO), se montrent plus sceptiques. Pour Valentin Rodriguez, la nationalisation « ne garantit pas la compétitivité du secteur » et nécessiterait des « investissements massifs que l’État ne possède pas ». FO demande par ailleurs un « moratoire sur les exigences de décarbonation », jugeant que les objectifs européens pèsent trop lourdement sur les coûts de production.

Un avenir incertain

Si le vote du 27 novembre représente une victoire morale pour la gauche et les syndicats, il reste sans effet immédiat. Le texte doit désormais être examiné par le Sénat, dominé par la droite et le centre, dont l’opposition à la nationalisation rend une adoption « hautement improbable ».

Le député Jean-Philippe Tanguy (RN) a estimé qu’« il n’y aura pas de nationalisation avant la présidentielle » et que le Sénat « ne votera jamais cette loi ». À l’inverse, Aurélie Trouvé maintient que « plus le temps passera, plus l’évidence politique de nationaliser ArcelorMittal s’imposera ».

Ce vote intervient alors que le Parlement européen s’apprête à examiner un « plan acier » prévoyant la taxation des importations à fort bilan carbone. Pour Gaëtan Lecocq, délégué CGT à Dunkerque, « tout l’enjeu est de maintenir la pression jusqu’au 3 décembre, date du vote européen ». Si ce plan est adopté, la nationalisation d’ArcelorMittal France pourrait perdre une partie de sa raison d’être.

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