« Il y avait un étrange silence dans l’air. Les oiseaux par exemple, où étaient-ils passés ? » Ces mots de Rachel Carson dans Printemps silencieux, paru en 1962, résonnent étrangement avec notre politique agricole. Soixante-trois ans après cet avertissement prophétique sur les dangers des pesticides, la France s’apprête à faire machine arrière avec l’adoption de la loi Duplomb, un texte qui autorise le retour de substances bannies et constitue, selon ses opposants, une régression environnementale majeure.
La proposition de loi « visant à lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur », baptisée du nom de son rapporteur Laurent Duplomb, sénateur Les Républicains de Haute-Loire, n’est pas née dans un laboratoire parlementaire. Elle est l’aboutissement d’un lobbying méthodique de la FNSEA, la fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles, qui a su transformer la colère légitime des agriculteurs de l’hiver 2024 en un cheval de Troie législatif. Laurent Duplomb, ancien responsable FNSEA devenu sénateur en 2017, assume pleinement ses liens avec le syndicat majoritaire. Fervent défenseur de l’agriculture productiviste, il a qualifié ses opposants de « pimpins » lors des débats, révélant un mépris assumé pour les alertes scientifiques. Un positionnement qui rappelle les industriels du tabac des années 1960, niant en bloc les évidences sanitaires.
Le 8 juillet 2025, l’Assemblée nationale adoptait définitivement cette loi par 316 voix contre 223, au terme d’un parcours parlementaire pour le moins « peu orthodoxe », selon les mots du rapporteur Pierre Cuypers au Sénat. Car cette loi a d’abord été adoptée… par une motion de rejet, déposée paradoxalement par son propre rapporteur à l’Assemblée, Julien Dive (LR). Cette manœuvre procédurale, digne des Tontons flingueurs, a permis d’éviter tout débat démocratique sur un texte aux conséquences potentiellement dramatiques. Plus de 3 400 amendements déposés par la gauche et les écologistes ? Balayés d’un revers de main. « L’obstruction », dénonce Annie Genevard, la ministre de l’Agriculture. La démocratie parlementaire, répondent ses détracteurs.
Les cavaliers de l’apocalypse chimique
Principal point de crispation : la réintroduction de l’acétamipride, un néonicotinoïde de la famille des « tueurs d’abeilles », interdit en France depuis 2018. Ce pesticide présente des risques avérés pour la santé humaine, notamment sur le développement du système nerveux chez les enfants. Des études récentes montrent qu’il passe la barrière placentaire et qu’on l’a retrouvé dans le liquide céphalo-rachidien d’enfants en Suisse.
Comme l’explique Philippe Grandcolas, directeur de recherche au CNRS, dans sa réponse censurée à Gabriel Attal : « L’acétamipride présente de multiples risques pour la santé humaine, en particulier en regard du développement du système nerveux chez les enfants, qui ont suscité une interrogation grave en 2013, restée pour l’instant sans réponse scientifique au niveau européen. »
La loi relève les seuils d’autorisation environnementale : de 40 000 à 85 000 emplacements pour les élevages de volailles, de 2 000 à 3 000 pour les porcs. Thomas Uthayakumar de la Fondation pour la nature et l’homme dénonce : « La loi allège la procédure d’autorisation qui était pourtant nécessaire au contrôle des élevages intensifs. Une ferme avec des dizaines de milliers d’animaux devrait avoir un régime strict. » Les mégabassines bénéficient désormais d’une « présomption d’intérêt général majeur ». Une formule kafkaïenne qui facilite l’accaparement de la ressource en eau par l’agriculture industrielle, au détriment des écosystèmes et des autres usages.
Une mobilisation citoyenne historique
Face à ce coup de force, la société civile n’est pas restée passive. Eléonore Pattery, étudiante de 23 ans en Master QSE et RSE, a lancé le 10 juillet une pétition réclamant l’abrogation de la loi. Le résultat dépasse toutes les prévisions. En dix jours, plus de 800 000 personnes ont signé ce texte sur le site officiel de l’Assemblée nationale, pulvérisant tous les records. « La loi Duplomb est une aberration scientifique, éthique, environnementale et sanitaire », écrit cette jeune femme qui se présente comme « future professionnelle de la santé environnementale ». Ce chiffre phénoménal, digne d’un Guinness Book, ouvre théoriquement la voie à un débat parlementaire. Mais comme le souligne l’association Générations Futures : « Aujourd’hui ceux que vous appelez avec mépris des ‘pimpins’ vous saluent bien et se transforment en une vague d’opinion inarrêtable. »
Annie Genevard, ministre de l’Agriculture, défend bec et ongles ce texte qu’elle juge « équilibré ». Pour elle, « la réintroduction de l’acétamipride ce n’est pas la réintroduction des pesticides », une distinction byzantine qui peine à convaincre. Elle affirme que cette substance est « autorisée partout en Europe car elle n’a pas été jugée par les scientifiques européens comme dangereuse pour l’environnement et la santé humaine ». Une position contredite par les faits : l’Agence européenne de sécurité alimentaire (EFSA) a justement conclu en 2024 que des « incertitudes majeures » demeurent sur les effets neurodéveloppementaux de l’acétamipride, appelant à abaisser drastiquement les seuils de sécurité.
Du côté de la majorité présidentielle, les divisions sont palpables. Gabriel Attal, pourtant soutien du texte, multiplie les éléments de langage rassurants : « Jamais je ne voterai une loi dont je considère qu’elle pourrait être dangereuse pour les Français », « Nous avons l’agriculture la plus saine et la plus durable au monde ». Des affirmations que contredisent frontalement les données scientifiques. Même Agnès Pannier-Runacher, ministre de la Transition écologique, avoue ses réticences : « J’ai perdu sur l’acétamipride, mais les conditions de réintroduction sont extrêmement encadrées. Je doute qu’il bénéficie à beaucoup d’exploitations. »
Les fantômes de l’histoire
Cette séquence politique n’est pas sans rappeler d’autres moments où les intérêts économiques à court terme ont primé sur la santé publique. L’amiante, le tabac, le DDT : à chaque fois, les mêmes mécanismes de déni, les mêmes stratégies de retardement, les mêmes accusations de « peurs irrationnelles » contre ceux qui tiraient la sonnette d’alarme. Comme l’écrit Carson dans Printemps silencieux : « Pour la première fois dans l’histoire du monde, l’homme vit au contact de produits toxiques, depuis sa conception jusqu’à sa mort. » Une réalité que la loi Duplomb semble vouloir aggraver.
L’histoire nous enseigne que les crises sanitaires majeures commencent souvent par le mépris des alertes scientifiques. Les famines d’Irlande au XIXe siècle résultent en partie de choix politiques aveugles. Plus près de nous, la catastrophe de Tchernobyl illustre les conséquences dramatiques du déni face aux risques industriels.
Un printemps qui s’annonce silencieux ?
Alors que les députés de gauche ont saisi le Conseil constitutionnel et qu’Emmanuel Macron dispose encore du pouvoir de ne pas promulguer cette loi, la France se trouve à un carrefour. D’un côté, les sirènes d’un productivisme à bout de souffle, porté par des lobbies puissants. De l’autre, une société civile mobilisée comme rarement et une communauté scientifique unanime dans ses alertes. Plus de 1 000 médecins et scientifiques se sont opposés à la loi Duplomb. 22 sociétés savantes ont exprimé leurs inquiétudes. La Ligue contre le cancer a pris position. Mais leurs voix semblent se heurter au mur de l’indifférence politique. Comme le résume Delphine Batho, députée écologiste : « Le gouvernement a perdu la bataille de l’opinion. Vous avez perdu les scientifiques, les malades des pesticides, les apiculteurs. »
Dans la soirée du 20 juillet 2025, alors que la pétition d’Éléonore Pattery dépassait le million de signatures, la France semblait suspendue entre deux avenirs possibles. D’un côté, un modèle agricole respectueux du vivant et de la santé humaine. De l’autre, le retour assumé aux années les plus noires de l’agriculture chimique. Dans cette bataille démocratique, les mots de Rachel Carson résonnent plus que jamais : « Nous traitons nos ormes et les rouges-gorges cessent d’enchanter le printemps, parce que le poison franchit une à une les étapes du sinistre voyage : feuilles, ver de terre et oiseau. » Le printemps 2026 sera-t-il silencieux ? La réponse dépend des choix que la France s’apprête à faire.












