Le procès en appel de l’affaire des assistants parlementaires du Front national, ouvert le 13 janvier 2026 à Paris, ravive les zones d’ombre d’un système de détournement de fonds publics évalué à 4,4 millions d’euros. À un an de la présidentielle, l’enjeu est immense pour Marine Le Pen au vu d’une possible confirmation de sa peine de cinq ans d’inéligibilité, assortie de l’exécution provisoire, qui la maintient pour l’heure hors de la course à l’Élysée.
L’audience s’est ouverte mardi 13 janvier 2026 devant la cour d’appel de Paris, pour cinq semaines de débats, jusqu’au 12 février. Le délibéré, lui, n’est pas attendu avant l’été. Un calendrier inhabituellement resserré, calibré pour que la justice statue bien avant le lancement de la campagne présidentielle de 2027. Ce nouveau procès constitue le second acte d’une affaire tentaculaire. Le 31 mars 2025, le tribunal correctionnel de Paris avait reconnu Marine Le Pen et 24 autres prévenus coupables de détournement de fonds publics. Douze d’entre eux seulement sont rejugés en appel, dont Louis Aliot, Bruno Gollnisch et l’ancien Front national sous sa forme de personne morale, aujourd’hui Rassemblement national (RN).
L’enjeu ne se limite pas à l’évaluation d’un préjudice financier. Il conditionne directement le destin politique de Marine Le Pen, dont la peine complémentaire de cinq ans d’inéligibilité a été assortie en première instance de l’exécution provisoire. Malgré son appel, la sanction s’applique, elle est, à ce stade, exclue de l’élection présidentielle de 2027. La prévenue espère obtenir en appel une relaxe, ou a minima une réduction de la peine permettant un retour dans la course. Le climat, lui, est électrique. Le RN dénonce la « partialité » des magistrats. Circulent également des rumeurs d’ingérence étrangère, évoquant d’hypothétiques sanctions américaines à l’encontre des juges, rumeurs démenties par l’ambassade des États-Unis. Face aux tensions, le parquet général a appelé à la sérénité et à la stricte séparation des pouvoirs.
Un système structuré de détournement de fonds
Au cœur du dossier, un mécanisme qualifié de « système » par les juges de première instance. Selon le tribunal, Marine Le Pen et plusieurs cadres du parti ont organisé, sur trois législatures européennes (2004-2016), l’utilisation des crédits destinés à rémunérer leurs assistants parlementaires. Chaque eurodéputé disposait d’une enveloppe mensuelle de 21 000 à 23 000 euros pour recruter des collaborateurs affectés à son travail législatif. Or, selon les juges, une partie de ces assistants travaillaient en réalité pour le Front national en France. Le préjudice total estimé : 4,4 millions d’euros, ramené à 3,2 millions après déductions des remboursements déjà versés par certains prévenus.
Parmi les cas étudiés, plusieurs éléments ont pesé lourd lors du premier procès. D’abord au sein du cercle rapproché de Marine Le Pen, qui a recruté son garde du corps, la secrétaire de son père et le directeur de cabinet de ce dernier, pour un total de 474 000 euros. Ensuite Catherine Griset, proche collaboratrice, qui n’a passé qu’une douzaine d’heures par an à Bruxelles alors qu’elle était censée y exercer à temps plein. On note aussi Julien Odoul, qui aurait sollicité un rendez-vous avec sa députée… quatre mois après le début de son contrat. Ces éléments ont renforcé la conviction du tribunal quant au caractère fictif de plusieurs emplois.
La réunion de 2014 au centre des débats
Un témoignage clé, retenu par le tribunal, fait état d’une réunion organisée en juin 2014. Marine Le Pen aurait alors demandé aux eurodéputés FN de ne recruter qu’un assistant chacun afin de redistribuer le reste de leur enveloppe au parti, alors en difficultés financières. La prévenue nie formellement : « Je n’ai jamais tenu ces propos », assure-t-elle. Mais pour les juges, la tenue de cette réunion ne fait « aucun doute ».
Didier Klethi, directeur général des finances du Parlement européen, auditionné lors du premier procès, a rappelé la règle : « Les fonds doivent être utilisés exclusivement pour les missions parlementaires. » Il a comparé la situation à un salarié travaillant pour une autre entreprise durant ses heures de bureau, illustrant la rigueur des interdictions. En appel, la cour a toutefois ouvert la porte à une évolution du calcul du préjudice en annonçant qu’elle pourrait exclure les contrats de l’année 2016. Une décision qui constituerait une première victoire procédurale pour la défense.
Les condamnations prononcées en première instance
Le 31 mars 2025, les juges avaient estimé que Marine Le Pen était au “cœur” du système. La présidente du RN avait été condamnée à :
- 4 ans de prison, dont deux ferme aménageables sous bracelet électronique ;
- 100 000 euros d’amende ;
- 5 ans d’inéligibilité, avec exécution provisoire.
Le RN et les autres prévenus également sanctionnés :
- Rassemblement national (personne morale) : 2 millions d’euros d’amende (dont 1 avec sursis) et confiscation d’un million d’euros.
- Wallerand de Saint-Just : trois ans de prison (dont deux avec sursis), 50 000 euros d’amende, trois ans d’inéligibilité.
- Bruno Gollnisch : trois ans de prison (dont deux avec sursis), 50 000 euros d’amende, cinq ans d’inéligibilité.
- Louis Aliot : dix-huit mois de prison (dont douze avec sursis), 8 000 euros d’amende, trois ans d’inéligibilité.
- Nicolas Bay : douze mois de prison (dont six avec sursis), 8 000 euros d’amende, trois ans d’inéligibilité.
Les magistrats ont insisté sur un point, il n’y a pas eu d’enrichissement personnel mais un enrichissement partisan, les fonds ayant permis d’alléger les finances du parti.
Une défense recalibrée pour l’appel
Face aux lourdes condamnations, Marine Le Pen a adopté une nouvelle stratégie. Lors du premier procès, elle niait tout en bloc. Cette fois, elle reconnaît des « erreurs » administratives, tout en récusant toute « intention frauduleuse ». Son objectif étant d’obtenir la relaxe totale ou la suppression de l’exécution provisoire.
Ses avocats avancent un argument, le Parlement européen n’aurait pas exercé un « rôle d’alerte » suffisant. Selon eux, les règles auraient été trop floues et les assistants auraient travaillé « de bonne foi ».
À mesure que s’avance l’audience, trois trajectoires judiciaires se dessinent pour Marine Le Pen, chacune susceptible de redéfinir le paysage politique à un an de 2027.
1- La confirmation de la condamnation
Si la cour d’appel entérine la décision de première instance, la peine d’inéligibilité de cinq ans demeurerait assortie de l’exécution provisoire. Ce scénario placerait Marine Le Pen dans l’impossibilité définitive de participer au scrutin présidentiel. Les magistrats pourraient même alourdir la sanction, une hypothèse rarement retenue mais juridiquement possible.
2- La relaxe totale
À l’inverse, la relaxe pure et simple permettrait à la cheffe du RN de revenir immédiatement dans le jeu. Cette option est toutefois jugée « très peu probable » par plusieurs observateurs, compte tenu de la solidité du jugement initial et de la totalité de pièces versées au dossier. Une telle issue lèverait néanmoins l’hypothèque qui pèse aujourd’hui sur sa capacité à se présenter en 2027.
3- Une peine atténuée
Entre ces deux extrêmes, la cour pourrait choisir une voie intermédiaire. Elle pourrait confirmer la culpabilité tout en réduisant la durée d’inéligibilité, ou en supprimant l’exécution provisoire. Dans ce cas, la peine ne serait effective qu’après épuisement des recours. Marine Le Pen pourrait alors se maintenir dans la course présidentielle, en attendant une éventuelle décision de la Cour de cassation.
Si la condamnation était maintenue, la prévenue disposerait encore d’une voie : le pourvoi en cassation. Mais l’enjeu devient alors strictement calendaire. Le premier président de la haute juridiction a rappelé qu’il serait de « bonne administration » que la question soit tranchée avant la présidentielle. Reste à savoir si la Cour pourra statuer dans un délai aussi court. Marine Le Pen a, de son côté, fait savoir qu’elle ne se présenterait pas tant que la décision n’aurait pas été rendue.








