Le papillomavirus humain (HPV) est l’infection sexuellement transmissible la plus fréquente : presque tout le monde y sera exposé un jour. Seule une petite partie des personnes développe une forme durable pouvant évoluer en cancer, responsable de milliers de cas chaque année en France. La plupart de ces cancers pourraient être évités grâce à la vaccination et au dépistage régulier, pourtant la France reste à la traîne sur ces deux fronts.
Depuis plus de quinze ans, la France propose la vaccination anti-HPV : d’abord aux adolescentes, puis aux garçons afin de freiner la circulation du virus et les cancers qu’il provoque. Le vaccin actuellement utilisé, Gardasil 9, cible neuf génotypes représentant la grande majorité des HPV oncogènes. Le schéma reste simple : deux injections pour les pré-adolescents, une dose supplémentaire pour ceux qui commencent plus tard, ce qui facilite l’organisation au cabinet médical, à la pharmacie ou au collège.
Malgré plusieurs campagnes scolaires et le remboursement, la couverture demeure trop faible comparée à la plupart des pays européens. Un peu plus de la moitié des filles ont reçu au moins une dose à la fin du collège et la proportion est bien moindre chez les garçons. Cette adhésion incomplète maintient un réservoir viral qui alimente encore chaque année des milliers de lésions précancéreuses et de cancers évitables. Côté tolérance, le suivi renforcé de l’ANSM et les données internationales confirment un profil de sécurité solide puisque les effets déclarés sont surtout des douleurs locales passagères, parfois de légers maux de tête ou un bref malaise, sans signal nouveau de gravité.
Une campagne de vaccination gratuite en milieu scolaire, lancée en 2023 pour les élèves de cinquième, a permis de vacciner plus de 106 000 adolescents lors de la première phase. Cette initiative marque un tournant dans la stratégie française, avec une augmentation de 22 points de la couverture vaccinale chez les garçons et de 24 points chez les filles entre septembre 2023 et juin 2024.
Le dépistage : un arsenal sous-exploité
Le programme national de dépistage organisé cible toutes les femmes de 25 à 65 ans selon un protocole précis. Entre 25 et 29 ans, l’examen cytologique (frottis cervico-vaginal) reste la référence avec deux frottis à un an d’intervalle, puis un tous les trois ans si les résultats sont normaux.
À partir de 30 ans, le test de détection des HPV à haut risque remplace progressivement le frottis traditionnel. Ce test, plus sensible, permet d’espacer les contrôles à cinq ans en cas de résultat négatif. L’auto-prélèvement vaginal, disponible depuis peu, facilite l’accès au dépistage pour les femmes réticentes aux consultations gynécologiques.
La colposcopie constitue l’examen de référence en cas d’anomalie détectée. Cette technique utilise un microscope binoculaire (colposcope) pour examiner le col de l’utérus après application de solutions colorantes révélatrices. L’acide acétique fait blanchir les zones suspectes, tandis que la solution de Lugol délimite précisément les lésions. L’examen, indolore, dure environ 15 minutes et peut nécessiter une biopsie pour analyse histologique.
Quand la prévention ne suffit plus : l’arsenal thérapeutique
Face aux lésions précancéreuses, la conisation représente le traitement de référence. Cette intervention chirurgicale retire un fragment conique du col de l’utérus contenant la totalité de la lésion. Réalisée sous anesthésie locale ou générale, elle dure 20 à 30 minutes et affiche un taux de succès de 95%. La technique ECAD (Électro-Conisation à l’Anse Diathermique) s’impose comme la méthode de choix, remplaçant progressivement la conisation au laser.
Pour les cancers débutants chez les femmes désirant préserver leur fertilité, la trachélectomie élargie offre une alternative à l’hystérectomie. Cette chirurgie complexe, durant environ deux heures sous anesthésie générale, retire le col de l’utérus tout en préservant le corps utérin, permettant des grossesses ultérieures. Le taux de récidive reste inférieur à 5%, avec 65% de chances d’avoir un enfant vivant en bonne santé.
La France distancée par ses voisins européens
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) vise 90% de couverture vaccinale chez les filles de 15 ans d’ici 2030. Quinze pays ont déjà atteint cet objectif, notamment la Suède (83,9%), le Portugal, la Norvège, l’Islande et le Danemark (tous à 90%). L’Australie, pionnière avec son programme lancé en 2007, affiche 85,9% de couverture et prévoit l’éradication du cancer du col de l’utérus d’ici 2035.
Cette réussite australienne illustre l’efficacité d’une stratégie globale. Dès 2015, les infections HPV ciblées par le vaccin avaient chuté de 77% chez les 18-24 ans, tandis que les anomalies précancéreuses diminuaient de 34% chez les 20-24 ans. Le Royaume-Uni (85% de couverture) et l’Espagne (80%) complètent le peloton de tête européen.
Les États-Unis, avec 58% de couverture chez les 19-26 ans, affichent des résultats comparables à la France, soulignant les difficultés communes aux grandes démocraties occidentales face à l’hésitation vaccinale. L’Allemagne (60%), la Belgique (60%) et l’Italie (55%) peinent également à atteindre les objectifs fixés.
Un rattrapage urgent nécessaire
En mai 2025, la Haute Autorité de santé a élargi la vaccination de rattrapage à tous les jeunes adultes jusqu’à 26 ans, supprimant les inégalités d’accès selon le genre et l’orientation sexuelle. Cette mesure concerne potentiellement 3,6 millions de jeunes adultes n’ayant pas bénéficié de la vaccination à l’adolescence.
L’acceptabilité du vaccin progresse : 80% d’opinions favorables chez les 18-24 ans en 2024, soit une augmentation de 16% après la médiatisation de la campagne scolaire. Les pharmaciens, habilités depuis 2022 à prescrire et administrer le vaccin dès 11 ans, constituent un relais essentiel pour améliorer l’accessibilité.
La stratégie décennale de lutte contre les cancers 2021-2030 fixe un objectif de 80% de couverture vaccinale. Pour l’atteindre, un effort massif reste nécessaire, particulièrement dans les départements d’outre-mer où la couverture plafonne à 19% chez les garçons et 30% chez les filles.
Agir maintenant pour les générations futures
Le papillomavirus représente un défi de santé publique majeur mais surmontable. Les outils existent : un vaccin sûr et efficace à 90%, des programmes de dépistage performants, des traitements précoces aux taux de guérison excellents. L’exemple australien démontre qu’une approche coordonnée peut mener à l’éradication quasi-totale de ces cancers évitables.
La France dispose des compétences médicales et scientifiques pour rattraper son retard. Il suffit d’une volonté politique affirmée, d’une mobilisation des professionnels de santé et d’une adhésion citoyenne éclairée. Chaque dose de vaccin administrée, chaque dépistage réalisé représente une victoire contre des cancers que les générations futures pourraient ne plus connaître.
L’objectif n’est plus utopique : faire du cancer du col de l’utérus une maladie du passé. Votre participation à cette révolution sanitaire commence par une question simple : à quand remonte votre dernier dépistage ?












