Élue Première ministre le 21 octobre 2025, Sanae Takaichi incarne une rupture majeure dans la vie politique japonaise. Première femme à diriger le pays, elle impose un tournant nationaliste et conservateur dans un Japon en crise, fragilisé par ses divisions internes et les défis économiques et démographiques.
Le 21 octobre 2025, le Parlement japonais a élu Sanae Takaichi Première ministre du Japon. Âgée de 64 ans, elle devient ainsi la première femme à accéder à la tête du gouvernement dans l’histoire du pays. Présidente du Parti libéral-démocrate (PLD), formation au pouvoir depuis l’après-guerre, Mme Takaichi est connue pour son positionnement ultraconservateur, sa rigueur idéologique et son nationalisme assumé.
Surnommée la “dame de fer japonaise”, en référence à Margaret Thatcher, qu’elle cite volontiers comme “héroïne politique”, elle ambitionne de redonner au Japon une autorité et une puissance militaire comparables à celles d’avant la Seconde Guerre mondiale. Son arrivée au pouvoir marque un tournant à droite de la politique nippone, dans un contexte de défiance croissante envers les élites et d’instabilité interne du PLD.
Une ascension en marge des dynasties politiques
Contrairement à la majorité de ses prédécesseurs, Sanae Takaichi ne provient pas d’une lignée politique. Fille d’un policier et d’une employée de bureau, elle a bâti seule sa carrière. Diplômée dans les années 1980, elle entre en politique après un passage remarqué dans les médias. Élue députée en 1993, elle rejoint le PLD trois ans plus tard, avant d’occuper divers postes ministériels, dont celui des Affaires intérieures et des Communications en 2014.
Personnalité à la fois rigide et singulière, Sanae Takaichi s’est souvent démarquée de ses pairs : ancienne rockeuse, batteuse dans un groupe de heavy metal durant ses études, passionnée d’automobile et plongeuse aguerrie, elle cultive une image iconoclaste. En privé, elle confie se défouler à la batterie “quand son mari dort”. Ce contraste entre modernité personnelle et conservatisme politique fascine et dérange à la fois.
Proche de Shinzō Abe, l’ancien Premier ministre assassiné en 2022, Sanae Takaichi revendique son héritage politique. Elle fut l’une de ses protégées dès 2006, intégrant son gouvernement à 45 ans. “Je travaillais dur pour ne pas avoir à m’excuser auprès de lui”, avait-elle déclaré pendant sa campagne.
Son élection intervient au terme de semaines de crise politique. Le PLD, miné par des scandales de financement et la dissolution de ses factions internes, a perdu sa majorité aux deux chambres du Parlement. Après la démission du Premier ministre Shigeru Ishiba, le parti s’est tourné vers Takaichi pour tenter de restaurer son image et reconquérir un électorat conservateur séduit par l’extrême droite.
L’arrivée de Mme Takaichi à la tête du gouvernement résulte d’un compromis politique précaire. Le Komeito, allié historique du PLD depuis 1999, a refusé de participer à sa coalition, jugeant son programme trop nationaliste. La Première ministre a dû s’allier au Parti de l’innovation (Ishin), formation de centre droit réformatrice. Ensemble, ils ne disposent que de 231 sièges sur 465 à la Chambre basse, soit trois de moins que la majorité absolue.
Cette fragilité parlementaire pèse sur la stabilité du gouvernement. Pour plusieurs observateurs, l’accord avec Ishin relève d’une manœuvre tactique visant à contrer le Sanseito, parti d’extrême droite en plein essor dont le slogan “le Japon aux Japonais” séduit une part croissante de l’électorat rural et conservateur.
L’agenda conservateur de Sanae Takaichi
Malgré son statut de première femme Première ministre, Sanae Takaichi ne se revendique pas féministe. Opposée au mariage homosexuel, elle s’est également déclarée défavorable à la réforme du code civil de 1896, qui oblige les couples mariés à partager le même nom de famille. Le Japon reste aujourd’hui le seul pays au monde à imposer cette règle.
Elle défend une vision patriarcale de la société japonaise, fondée sur la cohésion familiale et la continuité de la lignée impériale masculine. Ses partisans louent sa “fidélité aux valeurs traditionnelles”, tandis que ses détracteurs dénoncent une “trahison symbolique” pour les femmes japonaises.
Malgré ses promesses d’un gouvernement paritaire “à la scandinave”, seules deux femmes ont été nommées ministres : Satsuki Katayama aux Finances et Kimi Onoda à la Sécurité économique.
Les lignes directrices
Le Japon traverse une crise démographique sans précédent. En 2024, le pays a enregistré moins de 690 000 naissances, contre près de 900 000 décès d’origine japonaise. Les plus de 65 ans représentent désormais près de 30 % de la population.
Pour enrayer ce déclin, Mme Takaichi mise sur des incitations fiscales à la natalité et sur la baisse des taxes pour les familles. Elle promet également une politique économique expansionniste, rompant avec toute idée d’austérité : relance budgétaire, réduction de la taxe sur la consommation alimentaire (10 %) et investissements massifs pour soutenir le pouvoir d’achat.
Mais la dette publique japonaise, qui dépasse 250 % du PIB, limite sa marge de manœuvre. L’inflation persistante et la pénurie de riz menacent déjà la popularité du gouvernement.
Fidèle à sa vision nationaliste et anti-immigration, Sanae Takaichi refuse de recourir à la main-d’œuvre étrangère pour compenser le vieillissement démographique. Elle prône une “coexistence ordonnée avec les étrangers” tout en durcissant les conditions d’entrée et de séjour.
Elle a notamment proposé :
- un renforcement du contrôle des permis de conduire pour les étrangers,
- une surveillance accrue des achats immobiliers par des non-résidents,
- et des conditions fiscales plus strictes pour le renouvellement des visas.
Ces mesures visent, selon ses opposants, les investisseurs chinois, sans les nommer explicitement. Le poste nouvellement créé de ministre chargé des étrangers a été confié à Kimi Onoda, déjà responsable de la sécurité économique.
Sanae Takaichi fait du renforcement militaire un pilier de son programme. Elle souhaite réviser l’article 9 de la Constitution, qui interdit au Japon de posséder une armée offensive. Objectif : permettre au pays de mener des opérations extérieures et de s’armer face à la Chine et à la Corée du Nord.
Elle soutient une hausse du budget de défense à 2 % du PIB d’ici 2027, doublant ainsi les dépenses actuelles. Le retrait du Komeito, parti pacifiste, a levé les dernières barrières politiques à ce projet.
Diplomatie et tensions régionales
Connue pour ses positions nationalistes, Sanae Takaichi entretient des relations tendues avec Pékin et Séoul. Visiteuse régulière du sanctuaire Yasukuni, lieu de mémoire controversé honorant des criminels de guerre, elle a toutefois renoncé à s’y rendre lors du festival d’automne pour éviter un incident diplomatique.
La Chine a exhorté Tokyo à “faire progresser les relations stratégiques mutuellement avantageuses”, tandis que la Corée du Sud, méfiante, reste ouverte à la coopération trilatérale (États-Unis, Japon, Corée du Sud) initiée en 2023.
Première étape de sa diplomatie : la visite du président américain Donald Trump à Tokyo, prévue le 27 octobre 2025. Mme Takaichi espère “établir une relation de confiance” avec son homologue américain, malgré les exigences de ce dernier : hausse des dépenses militaires japonaises à 5 % du PIB, réduction des importations d’énergie russe et renégociation des tarifs douaniers.
La Première ministre devra également participer au sommet de l’ASEAN en Malaisie (26 octobre) puis au Forum de coopération économique Asie-Pacifique (APEC) en Corée du Sud (28-31 octobre), où elle pourrait rencontrer le président sud-coréen Lee Jae-myung.











