Le projet de création d’une holding baptisée « France Médias », réunissant Radio France, France Télévisions et l’INA, suscite à la fois des espoirs de modernisation et de profondes inquiétudes quant à l’indépendance des rédactions. Entre volonté de simplification structurelle et craintes d’un retour au modèle centralisé de l’ORTF, le débat divise jusque dans les rangs parlementaires.
Lancée à l’initiative du sénateur Laurent Lafon (Union centriste) et portée par la ministre de la culture Rachida Dati, la réforme de l’audiovisuel public entend regrouper Radio France, France Télévisions et l’Institut national de l’audiovisuel (INA) au sein d’une structure commune, baptisée « France Médias ». La création de cette holding, prévue pour le 1er janvier 2026, marque un tournant dans l’organisation du service public audiovisuel français. Elle exclut cependant France Médias Monde (RFI et France 24), pourtant envisagée initialement.
La structure, dotée d’un Président-directeur général unique désigné par l’Arcom pour un mandat de cinq ans, serait composée de plusieurs filiales spécialisées : la proximité (ICI, regroupant France Bleu et France 3), l’information en continu (Franceinfo), l’audio (Radio France hors France Bleu) et la vidéo (France.tv). L’INA constituerait une entité à part entière. Selon ses promoteurs, cette configuration permettra une meilleure coordination stratégique dans un contexte de fragmentation des usages médiatiques.
Une réponse à la montée en puissance des plateformes
Malgré ces ambitions modernisatrices, la réforme de l’audiovisuel public cristallise de nombreuses inquiétudes, notamment quant à son impact sur l’indépendance éditoriale. L’idée d’un directeur de l’information unique pour l’ensemble des entités suscite de vives critiques. La députée socialiste Sophie Taillé-Polian, qui redoute un retour à une forme de centralisme d’État, exprime son désespoir. La dernière fois qu’un tel poste existait, rappelle-t-elle, remonte à l’époque de l’ORTF, dissous en 1974 précisément pour garantir une autonomie des rédactions.
Les syndicats redoutent une hiérarchisation plus verticale, vulnérable aux pressions politiques. Les accusations visant Rachida Dati, notamment après ses propos contre certains journalistes à la suite d’une enquête de Complément d’enquête sur sa personne, nourrissent ces soupçons. Sophie Taillé-Polian et Soraya Morvan Smith craignent une « reprise en main » des rédactions par le pouvoir, en parlant d’un « ORTF 2.0 ». Le pouvoir politique pourrait faire pression plus facilement sur une seule personne, le PDG de la holding.
Le soupçon d’un glissement vers la privatisation
Derrière la réforme de l’audiovisuel public, nombre d’opposants voient se dessiner une logique de démantèlement progressif. Le Rassemblement National, qui milite pour la privatisation du service public audiovisuel, a vu plusieurs de ses desiderata exaucés en commission, dont l’exclusion de France Médias Monde de la future holding ou encore le plafonnement des recettes publicitaires.
Dans ce contexte, la nomination de Rachida Dati à la Culture, après le départ de Rima Abdul Malak, farouche défenseuse de l’indépendance des médias publics, est interprétée comme un signal fort. La gauche accuse l’exécutif de chercher à « réduire les moyens de résistance » à une possible prise de contrôle politique de l’audiovisuel public, à l’image de ce qui s’est produit en Pologne, en Hongrie ou en Italie, où la RAI est parfois surnommée « Télé Méloni ».
Une réforme engagée dans un parcours parlementaire chaotique
Le cheminement législatif du texte a reflété les tensions qu’il suscite. Adoptée au Sénat en première lecture, la proposition de loi a été rejetée de manière inattendue à l’Assemblée nationale en février 2024. Une motion de rejet, déposée par les écologistes, a été adoptée grâce à l’absence remarquée de députés de la majorité présidentielle. Pour les syndicats, cette décision fut « une victoire de la mobilisation ».
Mais cet épisode n’aura été qu’un sursis. Le texte est revenu au Sénat, où la ministre Rachida Dati a eu recours à la procédure dite du « vote bloqué », prévue à l’article 44.3 de la Constitution. Celle-ci permet de soumettre un texte à un vote unique, sans débat sur les amendements. En réponse, la gauche a quitté l’hémicycle en dénonçant un « coup de force » et une « brutalisation du Parlement ». Le texte a toutefois été adopté le 9 juillet par 194 voix contre 113, avec le soutien de la droite et des centristes. Il doit désormais repasser à l’Assemblée nationale à l’automne.
Des précédents européens ambivalents
Pour justifier la réforme de l’audiovisuel public, Rachida Dati n’hésite pas à mobiliser les exemples étrangers, affirmant que « la France est une anomalie en Europe ». Le modèle visé serait celui de la BBC, souvent considéré comme un parangon de service public moderne et global. Avec un budget de 5,5 milliards d’euros, 20 000 employés et une portée internationale, la British Broadcasting Corporation reste une référence.
Mais cette comparaison est loin d’être rassurante pour les opposants à la réforme. La BBC traverse depuis plusieurs années une crise de financement et a été contrainte de supprimer plus de 2 000 postes. En Italie, la RAI incarne un modèle unifié certes fonctionnel, mais très critiqué pour son manque d’indépendance : elle est régulièrement accusée de collusion avec le pouvoir en place. En Belgique, la RTBF a mené une réorganisation en 2018 visant à décloisonner les médias, mais elle s’accompagne d’un plan d’économie de 132 millions d’euros d’ici 2028.
Ces exemples soulignent la difficulté d’unifier sans asphyxier. Le défi de la réforme française sera de concilier efficacité organisationnelle, modernisation des contenus, et préservation de l’indépendance journalistique, un équilibre délicat dans un contexte de polarisation politique importante.
Le service public dans une dynamique malgré les restrictions
L’un des paradoxes du projet gouvernemental réside dans le fait qu’il prétend répondre à une situation de crise alors que l’audiovisuel public se porte relativement bien. France Inter est la première radio du pays, les chaînes de France Télévisions enregistrent des audiences en hausse, et Radio France s’impose comme un acteur majeur dans le domaine des podcasts.
Le rapport Bloch lui-même souligne la capacité d’innovation des entités publiques, malgré une décennie de restrictions budgétaires. Depuis la suppression de la redevance, compensée par une dotation budgétaire de l’État, les directions des médias concernés expriment une inquiétude constante quant à leur autonomie financière à moyen terme. La question de la pérennité du financement demeure, d’autant que le budget 2025 prévoit déjà une ponction de 80 millions d’euros.
Une réforme au cœur d’une recomposition politique
Au-delà de ses implications techniques, la réforme de l’audiovisuel public s’inscrit dans une dynamique politique plus large. Pour Rachida Dati, ministre de la Culture depuis janvier 2024, il s’agit d’une opportunité politique et stratégique. Ancienne maire du 7e arrondissement de Paris et ancienne ministre de la Justice, elle affiche clairement ses ambitions pour les élections municipales de 2026.
Dans cette perspective, faire aboutir un texte majeur au Parlement constitue un levier de légitimation. La centralité du rôle du PDG de la future holding, ainsi que la concentration des pouvoirs éditoriaux, pourraient faire de l’audiovisuel public un enjeu de pouvoir accru, notamment à l’approche de nouvelles échéances électorales.
Le climat politique actuel, marqué par une montée en puissance de l’extrême droite, n’est pas sans influence sur les perceptions. Pour de nombreux observateurs, la réforme pourrait affaiblir les contre-pouvoirs médiatiques à un moment où leur rôle est crucial. « Le service public, s’il devient centralisé, est plus facilement mis au pas. C’est une stratégie de long terme », prévient un ancien cadre de Radio France.












