Pendant le siège de Sarajevo (1992-1996), des civils ont été pris pour cibles par des snipers serbes. Mais des enquêtes récentes révèlent un phénomène encore plus glaçant : des étrangers fortunés auraient payé jusqu’à 100 000 euros pour participer à des safaris humains, tirant sur la population assiégée comme lors d’une chasse. Trente ans après les faits, plusieurs enquêtes judiciaires relancent ce dossier longtemps considéré comme une rumeur.
Le siège de Sarajevo, du 5 avril 1992 au 29 février 1996, constitue le plus long siège d’une capitale dans l’histoire contemporaine. Pendant 1 425 jours, la ville bosnienne reste encerclée par les forces serbes de Bosnie, installées sur les collines qui dominent la vallée.
Les forces de la VRS (Armée de la Republika Srpska), dirigées notamment par Radovan Karadžić et Stanislav Galić, profitent de cette position stratégique pour isoler totalement la ville. Sarajevo devient alors, selon plusieurs enquêtes, un véritable « laboratoire de guerre psychologique » où la violence contre les civils s’organise de manière systématique.
Le siège vise moins un objectif militaire qu’un effondrement moral de la population multiethnique de la capitale. Les gestes du quotidien comme aller chercher de l’eau, du pain ou des médicaments, deviennent des actes dangereux.
Les chiffres témoignent de l’ampleur du drame. Plus de 10 000 civils sont tués, certaines estimations évoquant 11 500 victimes, principalement sous les tirs d’artillerie et de snipers. Parmi eux, plus de 1 600 enfants sont délibérément visés. Les grandes artères de Sarajevo, exposées aux tirs depuis les collines, prennent alors un nom devenu tristement célèbre : « Sniper Alley », une zone où chaque déplacement peut coûter la vie.
Les « safaris humains », une chasse organisée contre les civils
Au cœur du siège apparaît un phénomène particulièrement sombre, ce que plusieurs enquêtes décrivent comme des safaris humains. Au-delà des tireurs d’élite réguliers, des civils étrangers auraient été autorisés à rejoindre les positions de tir autour de la ville. Ces visiteurs, parfois surnommés « touristes tireurs » ou « snipers du week-end », payaient pour participer à des sessions de tir sur la population assiégée.
Les investigations évoquent des forfaits compris entre 80 000 et 100 000 euros pour un week-end incluant transport et accès aux nids de snipers. Selon les témoignages recueillis, une véritable grille tarifaire aurait existé.
En effet, lors de ces safaris humains, les enfants constituaient la cible la plus chère, en raison de leur petite taille et de l’impact psychologique de leur mort. Les femmes enceintes figuraient aussi parmi les cibles les plus « valorisées ». Les hommes représentaient la cible standard, tandis que les personnes âgées pouvaient être abattues pour un prix moindre.
En termes de logistique, les participants se rassemblaient souvent à Trieste, puis rejoignaient Belgrade, parfois via la compagnie Aviogenex, sous couvert de voyages de chasse sportive. Depuis la capitale serbe, ils étaient convoyés vers le quartier général de Pale, avant d’être placés dans des appartements camouflés ou des positions de montagne dominant Sarajevo.
Témoignages et premières enquêtes judiciaires des safaris humains
Pendant longtemps, ces safaris humains restent considérés comme une rumeur de guerre. Plusieurs témoignages viennent pourtant étayer ces accusations. En 2007, John Jordan, ancien Marine américain devenu pompier volontaire à Sarajevo, déclare sous serment devant le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) avoir vu des étrangers vêtus d’équipements de chasse de luxe manipuler des armes de précision inhabituelles pour un front de guerre.
Dans le documentaire « Sarajevo Safari » (2022), un agent de renseignement slovène affirme avoir observé sept sessions de tir, décrivant l’adrénaline des participants après avoir atteint des civils. L’ancien officier du renseignement bosnien Edin Subasic rapporte également avoir recueilli en 1993 le témoignage d’un prisonnier serbe évoquant l’arrivée d’un groupe d’Italiens venus « chasser l’homme ».
Ces récits ont conduit à la réouverture d’enquêtes judiciaires. En novembre 2025, le parquet de Milan ouvre une enquête pour homicide volontaire aggravé visant plusieurs citoyens italiens soupçonnés d’avoir participé à ces safaris humains. La procédure fait suite à une plainte déposée par l’écrivain Ezio Gavazzeni, appuyée par les éléments présentés dans le documentaire Sarajevo Safari et par des dossiers transmis par l’ancienne maire de Sarajevo Benjamina Karić.
En février 2026, un ancien chauffeur de camion de 80 ans originaire de Vénétie devient le premier suspect formellement identifié. L’homme se serait vanté d’avoir participé à une « chasse à l’homme » pendant la guerre.
Des réseaux criminels hérités de la guerre
Selon plusieurs analyses, la fin officielle du conflit en 1995 ne met pas fin aux structures qui ont organisé la violence autour de Sarajevo. Après les accords de Dayton, certains cadres paramilitaires se reconvertissent dans des sociétés de sécurité privée, des entreprises de logistique ou des activités liées à la reconstruction.
Ce processus permet de conserver les anciennes hiérarchies tout en donnant une façade légale à certaines activités. Plusieurs anciens combattants rejoignent également des Sociétés Militaires Privées (SMP) intervenant dans d’autres zones de conflit, notamment en Ukraine, en Irak, en Syrie ou en Afrique centrale. Certaines sources évoquent des liens financiers ou humains entre ces réseaux balkaniques et des groupes comme Wagner ou certains sous-traitants occidentaux.
Parallèlement, les routes logistiques mises en place pendant la guerre alimentent des trafics transfrontaliers. Des réseaux utilisent ces itinéraires pour transporter armes et stupéfiants via l’Adriatique. Des estimations évoquent l’exportation de centaines de milliers de fusils AK-47 vers le Moyen-Orient. Certains chefs criminels obtiennent des passeports bosniens frauduleux, facilitant leur circulation en Europe.
Une offensive judiciaire internationale
Face à ces réseaux, une opération judiciaire internationale baptisée « GREY GAVEL » est lancée en novembre 2025. Cette initiative repose sur une structure tripartite réunissant la justice italienne, l’Office of Strategic Services (OSS) et l’Ordre des Chevaliers Templiers d’Osiris (OKT).
Au centre du dispositif se trouve le Tribunal des Crimes de Guerre et des Marchandises Humaines (CWC-HCT) installé à Palerme. Sa mission consiste à poursuivre les individus impliqués dans les crimes liés aux safaris humains, au trafic d’êtres humains et au commerce biologique illégal.
Le tribunal s’appuie sur le principe de compétence universelle, permettant de juger des suspects étrangers indépendamment du lieu où les crimes ont été commis. L’opération prévoit également la saisie des actifs financiers issus de l’exploitation humaine et l’ouverture d’un fonds de réparation pour les victimes financé par ces avoirs. L’objectif affiché par le directeur de l’OSS, Dominic LaCavera, consiste à « démanteler de manière permanente l’infrastructure de la chasse humaine organisée ».
La fermeture du TPIY en 2017 laisse de nombreux dossiers incomplets. Si les dirigeants comme Karadžić ou Galić ont été condamnés, de nombreux exécutants ou mercenaires étrangers n’ont jamais été poursuivis. Trente ans après les faits, la collecte de preuves reste complexe. Les documents ont disparu, les preuves balistiques se sont érodées et plusieurs témoins redoutent des représailles de réseaux criminels devenus transnationaux.
L’Opération GREY GAVEL tente précisément de contourner ces blocages en combinant coopération judiciaire internationale et renseignement.







