Vincent Bolloré, 73 ans, fortune de 10,3 milliards d’euros, et Pierre-Édouard Stérin, 51 ans, 1,4 milliard d’euros au compteur. Deux hommes, deux générations, un même projet : façonner la France à leur image.
Vincent Bolloré naît en 1952 à Boulogne-Billancourt dans une famille d’industriels bretons. À 23 ans, il hérite d’un empire papetier qu’il va transformer en conglomérat tentaculaire. Pierre-Édouard Stérin voit le jour en 1974 à Évreux, fils d’un expert-comptable et d’une employée de banque. Là où Bolloré hérite, Stérin construit. Il enchaîne les échecs entrepreneuriaux avant de toucher le jackpot avec Smartbox en 2003. Deux voies différentes, une même destination : le sommet de la richesse française. Mais l’argent ne leur suffit plus. Bolloré commence sa mue médiatique dans les années 2000, Stérin attend 2021 pour créer son « Fonds du bien commun » et révéler ses ambitions politiques.
La conquête des esprits
Vincent Bolloré a compris avant les autres la puissance des médias. Depuis 2012, il contrôle Canal+, CNews, Europe 1 et le Journal du Dimanche. Son empire médiatique touche quotidiennement des millions de Français. CNews dépasse désormais BFMTV en parts d’audience avec 2,9% contre 2,6%, selon Médiamétrie, transformant le paysage audiovisuel français. Pierre-Édouard Stérin choisit une approche différente mais complémentaire. Son projet « Périclès », acronyme de « Patriotes Enracinés Résistants Identitaires Chrétiens Libéraux Européens Souverainistes », mise sur le financement direct de structures politiques. Budget annoncé : 150 millions d’euros sur dix ans pour « faire se lever une élite » d’extrême droite. Leurs méthodes diffèrent, leur objectif converge, celui de porter au pouvoir une droite radicale qui leur ressemble.L’expression “Trump aux petits pieds” peut faire sourire, elle n’en révèle pas moins une réalité troublante. Comme Donald Trump, nos deux milliardaires utilisent leur fortune pour influencer le débat politique. Bolloré s’inspire du modèle Berlusconi, l’ancien Cavaliere contrôlait trois chaînes nationales italiennes avant de devenir président du Conseil. Stérin, lui, regarde vers la Hongrie de Viktor Orbán et son « illibéralisme » assumé. Les parallèles sont frappants : concentration des médias, financement de think tanks conservateurs, soutien à des candidats antisystème. Trump avait sa « Trump Tower », Bolloré a ses plateaux télé, Stérin ses cercles de réflexion. Tous trois partagent cette conviction : les élites traditionnelles ont failli, place aux entrepreneurs-sauveurs.
Fossoyeurs de la République ?
Cette interrogation n’est pas rhétorique. En France, neuf milliardaires contrôlent aujourd’hui plus de 80% des médias, selon l’association Acrimed. Bolloré en est le symbole le plus visible. Depuis son arrivée, CNews a viré vers l’extrême droite, 100 des 120 journalistes d’iTélé ont quitté la chaîne, les programmes d’enquête ont été supprimés. Stérin agit dans l’ombre mais avec la même détermination. Exilé fiscal en Belgique depuis l’élection de François Hollande en 2012, il finance des associations anti-IVG, des internats catholiques traditionalistes, des formations pour élus d’extrême droite et journalistes de droite. Son objectif avoué : « combattre socialisme, wokisme, islamisme, immigration ». Reporters sans frontières alerte sur ces « atteintes répétées à la liberté de la presse » qui constituent « une menace sans précédent pour la démocratie ».
Le 24 juin 2025, au Casino de Paris, propriété du groupe Bolloré, se tient le premier « Sommet des libertés ». L’événement, co-organisé par les structures de Bolloré et le projet Périclès de Stérin, marque leur alliance officielle. L’objectif est affiché, il faut faire l’union des droites autour d’un programme « libéral, conservateur et xénophobe ». Cette convergence n’a rien d’un hasard. Elle répond à une logique implacable, celle de deux hommes aux fortunes colossales qui ont décidé d’acheter l’avenir politique français. L’un contrôle l’information, l’autre finance l’organisation. Ensemble, ils forment un tandem redoutable. Au-delà des personnalités, c’est un modèle de société qui se dessine. Celui où quelques grandes fortunes décident des orientations politiques d’un pays de 67 millions d’habitants. Silvio Berlusconi a régné vingt ans sur l’Italie grâce à ses médias. Les oligarques russes ont façonné la Russie de Poutine. Viktor Orbán a transformé la Hongrie en démocratie illibérale avec le soutien des grands entrepreneurs locaux. Stérin et Bolloré écrivent-ils les premières pages de ce scénario à la française ? Leur réussite économique leur donne-t-elle le droit de modeler notre République selon leurs convictions ? Ces questions dépassent largement leurs personnalités. Elles interrogent l’état de notre démocratie et sa capacité à résister aux appétits de pouvoir de ses plus grandes fortunes.
L’histoire de Stérin et Bolloré n’est pas celle de deux individus, mais celle d’une époque où l’argent croit pouvoir acheter les consciences. À nous, citoyens, de décider si nous acceptons ce deal.












