Conçue pour la course à pied, la Nike Air Max Plus, surnommée TN ou Requin, est devenue l’un des emblèmes les plus puissants de la culture urbaine française. Rarement une sneaker aura pris, dès son apparition, une telle charge identitaire. Vingt-cinq ans plus tard, elle continue de s’imposer dans une mode de territoire.
En 1997, Sean McDowell n’a que 25 ans lorsqu’il rejoint les équipes de Nike. Ce jeune designer fraîchement recruté se voit confier une mission : celle de concevoir une chaussure de course pour un partenariat avec Foot Locker. C’est au bord des plages de Floride que McDowell puise son inspiration. Le jeu de lumière que produit les palmiers et les silhouettes des fonds marins sont autant d’images que l’on retrouve dans l’architecture de la Nike TN.
Après plus de quinze propositions, le design final s’impose. La paire, légère et taillée pour la performance, intègre une innovation technique : la technologie Tuned Air. Un système d’amorti reposant sur des coussins d’air modulés et répartis sous la semelle. L’empeigne, nervurée, évoque la peau d’un squale et l’exosquelette en plastique noir, le museau d’un requin bouledogue. Le logo Swoosh, redessiné à main levée, trahit l’audace d’un designer encore novice. Dès son lancement international en 1998, la Nike Air Max Plus suscite la curiosité.
Une icône des quartiers populaires
Malgré un prix de lancement élevé (environ 800 francs, soit 125 euros), la paire connaît un engouement fulgurant en Europe et en Australie. Dans les années 2000, la Nike TN s’impose comme une pièce maîtresse du vestiaire des jeunes des quartiers populaires. Très vite surnommée « Requin”, elle se porte avec un survêtement Lacoste ou Sergio Tacchini, dans une esthétique que les sociologues associent à une volonté d’affirmation statutaire. La TN devient un symbole de réussite non conformiste. Un moyen de visibilité dans des espaces où le mérite scolaire ou professionnel semble hors de portée. À l’image des chaînes en or ou des portables dernier cri, elle incarne une forme d’ostentation populaire.
Très vite, la TN est associée à une image sulfureuse. Elle est perçue comme la chaussure des « racailles », des « djeun’s », et des « délinquants ». Cette stigmatisation sociale, relayée par les médias dans les années 2000, n’entrave pas pour autant son succès. Au contraire, elle l’amplifie. Être vu avec une paire de Nike TN, c’est revendiquer une appartenance, et afficher une résistance aux normes bourgeoises.
Gentrification
Dans les années 2010, la TN connaît un essoufflement. Victime de son succès, elle est copiée massivement, puis banalisée, et enfin déclassée. L’apparition de modèles plus consensuels, Air Force 1, Stan Smith, Superstar, relègue la Requin à l’écart du style dominant. Cette marginalisation n’est que temporaire. À partir de 2018, à l’occasion de ses vingt ans, la Nike TN opère un spectaculaire retour en grâce.
Portée par une génération de rappeurs (Rim’K, Ninho) et citée dans des textes comme un symbole de réussite post-urbaine, elle est réintroduite dans l’univers de la mode. Les collaborations se multiplient : Supreme, Comme des Garçons, Atmos… Plus récemment, une édition spéciale PSG, ou encore une déclinaison hommage à la Seine-Saint-Denis (93) ont également vus le jour. Ces modèles limités ravivent l’intérêt des jeunes, mais séduisent aussi de nouveaux publics plus aisés. Le phénomène porte un nom : la « gentrification » de la TN.
Une longévité culturelle importante
Alors que d’autres modèles sombrent dans l’oubli, la Nike TN résiste. Mieux, elle se réinvente. Elle continue d’inspirer les designers contemporains, des crampons de football Mercurial portés par Kylian Mbappé aux baskets techniques de Kevin Durant, tout en conservant son ADN visuel. L’influence est telle que la TN devient une passerelle entre générations. Elle est citée dans les clips de rap comme dans les défilés de mode. Elle passe du bitume au podium.
Son pouvoir de connexion s’étend à de nouveaux publics. Dans certaines communautés LGBTQ+, la TN est devenue un objet de fétichisation. Un totem masculin de la virilité urbaine. Le style « banlieue » qu’elle incarne fascine et se codifie. La sneaker, autrefois stigmatisée, est désormais sacralisée.












