À 28 ans, Alexandr Wang est devenu l’un des acteurs les plus influents de l’intelligence artificielle (IA), à la croisée des enjeux économiques, technologiques et géopolitiques. Fondateur de Scale AI, il incarne une nouvelle génération d’entrepreneurs dont les décisions résonnent bien au-delà de la Silicon Valley.
Né et élevé à Los Alamos, au Nouveau-Mexique, Alexandr Wang grandit dans un environnement marqué par la science et l’innovation. Ses parents, physiciens au Laboratoire national de Los Alamos, participent à des projets stratégiques pour la sécurité des États-Unis. « Dans ma ville, presque tous les parents travaillaient pour le laboratoire », a-t-il expliqué, soulignant que cette culture scientifique a forgé sa conviction que « tout est possible grâce à la science et la technologie ».
Très tôt, Wang se distingue par un esprit compétitif. Lycéen, il participe à des concours nationaux de mathématiques, passe des heures à coder et explore des concepts bien au-delà du programme scolaire. À 17 ans, il devient stagiaire chez Quora, où il rencontre Adam D’Angelo, PDG de la plateforme, qui lui confie que « quatre ans d’université sont surestimés ». Ce conseil résonnera quelques années plus tard.
En 2014, il intègre le Massachusetts Institute of Technology (MIT) pour étudier l’informatique et l’IA, mais quitte l’établissement après seulement un an. En 2016, marqué par la victoire d’AlphaGo contre le champion du monde de Go, il décide de se consacrer pleinement à l’entrepreneuriat.
Scale AI, la fabrique de données pour l’IA
Avec Lucy Guo, rencontrée chez Quora, Alexandr Wang fonde Scale AI à l’été 2016, après un passage par l’accélérateur Y Combinator. L’entreprise se positionne rapidement comme un acteur clé de la préparation et de l’étiquetage de données massives, indispensables à l’entraînement des modèles d’IA générative.
À ses débuts, Scale AI cible le marché des véhicules autonomes, collaborant avec General Motors, Cruise, Uber, Waymo et Apple. La société recrute alors des dizaines de milliers de travailleurs pour annoter manuellement des données, avant d’intégrer des solutions logicielles et des approches avancées comme l’apprentissage par renforcement à partir du retour humain (RLHF). Elle élargit ensuite ses activités à l’évaluation et au réglage fin de modèles pour OpenAI, Microsoft, Toyota et Meta.
En 2019, la valorisation dépasse le milliard de dollars grâce à un investissement du fonds de Peter Thiel. En 2021, à seulement 24 ans, Alexandr Wang devient brièvement le plus jeune milliardaire autodidacte au monde. En 2024, un tour de table d’un milliard de dollars porte la valorisation à 14 milliards, avant d’atteindre 25 milliards début 2025.
Une influence croissante dans la sécurité nationale
Proche de certains cercles de Washington, Alexandr Wang est surnommé l’« AI whisperer » (le chuchoteur de l’IA). Dès 2016, Scale AI participe au Project Maven, destiné à analyser des images de drones militaires par IA. L’entreprise signe par la suite des contrats avec le Pentagone, notamment pour évaluer les dégâts causés par les bombardements russes en Ukraine via des images satellites.
Wang affiche ouvertement sa volonté de soutenir les États-Unis dans la compétition technologique face à la Chine. Présent à l’investiture de Donald Trump en janvier 2025, il publie une tribune dans le Washington Post exhortant l’administration américaine à « gagner la guerre de l’IA ». Cette proximité avec le monde politique suscite des interrogations sur la neutralité affichée de Scale AI, qui travaille également avec OpenAI, Microsoft et Nvidia.
Le pari stratégique de Meta
En juin 2025, Meta annonce un investissement record de 14,3 milliards de dollars pour acquérir 49 % de Scale AI, valorisant l’entreprise à 29 milliards de dollars. Cet accord constitue le plus important investissement externe de Meta depuis l’achat de WhatsApp en 2014.
Dans ce cadre, Alexandr Wang rejoint Meta pour intégrer une équipe dédiée à la « superintelligence », directement rattachée à Mark Zuckerberg. Il conserve néanmoins la présidence du conseil d’administration de Scale AI, qui reste juridiquement indépendante.
Pour Meta, l’enjeu est double : combler son retard face à OpenAI, Anthropic et Google DeepMind, et sécuriser un accès privilégié à des données de haute qualité. Certains analystes estiment que cette opération relève d’une « course aux données » visant à priver les concurrents de ressources stratégiques.
Un management de « CEO en temps de guerre »
Dans la Silicon Valley, Alexandr Wang est décrit comme un « wartime CEO », un dirigeant taillé pour les périodes de forte concurrence et de pressions stratégiques. Hostile à la discrimination positive, il défend une méritocratie fondée sur « le caractère, le talent, la compétence et l’éthique de travail », affirmant que cette approche mène naturellement à la diversité.
Son implication personnelle dans le recrutement est notable : il rencontre tous les nouveaux employés et signe lui-même leurs propositions de rémunération. « La passion pour la mission de l’entreprise et pour le travail en général » est, selon lui, le premier critère d’embauche. Cette exigence se reflète dans sa maxime : « Si vous n’en faites pas trop, vous n’en faites pas assez ». Il critique ouvertement la culture des horaires réduits, qu’il juge incompatible avec une implication réelle.
Wang fixe des délais ambitieux pour maintenir le rythme des projets et met en garde contre la « paresse intellectuelle » qui consiste à prendre ses intuitions pour des certitudes. Il encourage ses équipes à tester les produits de l’entreprise (une pratique connue sous le nom de « dogfooding ») et à plonger dans le contexte des problèmes à résoudre, quitte à « débaucher des clients » pour mieux comprendre leurs besoins.
Tensions internes et controverses
Malgré son succès, Alexandr Wang n’a pas été épargné par les conflits internes. En 2018, des désaccords sur la répartition des rôles au sein de Scale AI entraînent le départ de sa cofondatrice Lucy Guo, initialement PDG. Soutenu par le conseil d’administration, Wang prend la direction de l’entreprise, tandis que Guo conserve une participation qui lui rapportera 750 millions de dollars lors de l’accord avec Meta.
La croissance rapide de Scale AI soulève également des questions sur ses pratiques de travail. L’entreprise a employé des dizaines de milliers de contractuels pour annoter des données, souvent dans des conditions précaires. En 2024, le Département du travail américain ouvre une enquête sur le respect du Fair Labor Standards Act, notamment concernant la classification et la rémunération des travailleurs. L’affaire est classée en mai 2025, mais deux procédures judiciaires restent en cours.
Un avenir scruté par la Silicon Valley et Washington
À seulement 28 ans, Alexandr Wang est considéré par ses soutiens comme « juste au début » d’une carrière qui pourrait s’étendre sur plusieurs décennies. Ni purement technicien ni exclusivement stratège commercial, il cultive une image hybride, capable de dialoguer à la fois avec les ingénieurs, les investisseurs et les responsables politiques.
Avec l’appui financier de Meta, Scale AI prévoit de dépasser les 2 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2025, contre 870 millions l’année précédente. Son positionnement, au carrefour de l’industrie privée et des contrats de défense, place Wang au centre d’une compétition mondiale pour le leadership en intelligence artificielle.
Reste à savoir si cette alliance avec Meta, tout en consolidant sa puissance économique, ne viendra pas altérer la neutralité revendiquée de Scale AI, une qualité qui, jusqu’ici, avait permis à Alexandr Wang de travailler simultanément avec les rivaux les plus acharnés du secteur.












