Terry Gene Bollea, connu du monde entier sous le nom de Hulk Hogan, s’est éteint d’un arrêt cardiaque à l’âge de 71 ans dans sa demeure de Clearwater, en Floride
« I am a real American, Fight for the rights of every man, I am a real American, fight for what’s right, fight for your life ! » Ces paroles de Rick Derringer, devenues l’hymne d’une génération, résonnaient le 24 juillet dernier comme un glas dans les foyers américains. Ainsi disparaît l’une des figures les plus ambivalentes de la culture populaire américaine, héros d’enfance de millions de spectateurs et soutien indéfectible de Donald Trump, mais aussi homme aux mille controverses qui auront terni l’éclat de sa légende dorée.
L’épopée des géants
Comment ne pas évoquer d’abord le catcheur, celui qui fit vibrer les arènes du monde entier ? Dans les années 1980, quand Ronald Reagan incarnait l’Amérique triomphante, Hulk Hogan en était le pendant spectaculaire, muscle blond et bandana rouge, incarnation parfaite du « rêve américain » version bodybuilding. À l’instar des héros d’Homère, Hogan ne combattait pas seulement dans le ring. Il livrait bataille pour l’âme de l’Amérique. Le 29 mars 1987, au Silverdome de Detroit, 93 173 spectateurs assistant à ce qui reste peut-être le match le plus iconique de l’histoire du catch : Hulk Hogan contre André le Géant lors de WrestleMania III. Quand le Hulkster souleva de terre les 240 kilos d’André pour le projeter au sol, c’était David terrassant Goliath, la jeune Amérique triomphant de l’ancien monde. Ce « body slam entendu autour de la planète » demeure gravé dans la mémoire collective comme l’un des moments les plus forts du divertissement sportif.
Mais Hogan, tel Achille, avait ses faiblesses. Ses rivalités avec Randy « Macho Man » Savage, culminant à WrestleMania V en 1989, révélaient déjà les fêlures du personnage. L’alliance des « Mega Powers » avec Miss Elizabeth se brisa sur la jalousie et l’ego, préfigurant les drames à venir. Plus tard, son affrontement avec The Rock à WrestleMania X8 en 2002 marqua une passation de pouvoir générationnelle, le vétéran cédant sa place à la nouvelle garde. Shawn Michaels, lors de leur étrange ballet à SummerSlam 2005, révéla malgré lui les limites d’un homme vieillissant qui refusait de lâcher prise. Ces matches, aujourd’hui, prennent des allures de métaphore : l’Amérique d’hier s’accrochant désespérément à sa splendeur passée.
L’homme derrière le masque
Pourtant, derrière le personnage se cachait Terry Bollea, homme complexe aux zones d’ombres béantes. Dès les années 1990, les premiers scandales éclatent. En 1994, lors du procès fédéral contre Vince McMahon, Hogan avoue enfin sous serment avoir consommé des stéroïdes anabolisants pendant quatorze ans, lui qui prêchait aux enfants de « dire leurs prières et prendre leurs vitamines ». Cette révélation brise l’image du héros immaculé et préfigure une chute morale qui s’accélérera avec les années.
L’affaire Gawker, en 2012, révèle au grand jour l’existence d’une sex-tape tournée à son insu avec l’épouse de son ami Bubba the Love Sponge. Hogan obtient 140 millions de dollars de dommages et intérêts, mais le mal est fait : l’image du père de famille exemplaire vole en éclats. Pire encore, en 2015, des enregistrements audio de cette même période révèlent des propos racistes d’une violence inouïe. Hogan y utilise à répétition le mot « nigger » en parlant de la relation de sa fille Brooke avec un homme noir. La WWE le licencie immédiatement et efface son nom du Hall of Fame. L’homme qui incarnait les valeurs américaines se révèle être un raciste ordinaire, produit de cette Amérique blanche nostalgique qui voit d’un mauvais œil l’évolution de son pays.
Le chevalier de Trump
Cette disgrâce explique peut-être pourquoi Hogan trouvera refuge dans les bras de Donald Trump. Les deux hommes se connaissent depuis les années 1980, quand Trump organisait des événements WWE dans ses casinos d’Atlantic City. Mais c’est dans l’adversité qu’ils se rapprochent vraiment. Le 18 juillet 2024, à la Convention républicaine de Milwaukee, Hogan livre l’un de ses derniers grands spectacles. Devant des milliers de délégués conquis, il déchire sa chemise, geste fétiche, pour révéler un débardeur « Trump-Vance 2024 ». « Let Trumpamania run wild, brother ! » hurle-t-il, recyclant sa vieille formule magique au service du milliardaire new-yorkais.
Cette alliance n’a rien de fortuit. Hogan et Trump incarnent la même nostalgie d’une Amérique fantasmée, celle des années Reagan où l’homme blanc hétérosexuel régnait sans partage. Tous deux stars des années 1980, reconvertis dans la télé-réalité puis dans la politique pour l’un, dans le soutien politique pour l’autre, ils symbolisent cette Amérique qui refuse de grandir. Hogan ne se contente pas de soutenir : il milite activement, multipliant les apparitions dans les meetings, se rendant au Madison Square Garden pour acclamer son « héros ». Pour lui, Trump représente l’espoir d’un retour à l’âge d’or, quand Hulkamania régnait sur le monde et que l’Amérique n’avait pas à s’excuser d’être elle-même.
Le crépuscule du géant
Mais les dieux du stade vieillissent mal. Ces dernières années, la santé de Hogan se dégradait. Opérations du dos, chirurgies multiples : le corps du gladiateur portait les stigmates de décennies d’excès. Ses proches démentaient les rumeurs les plus alarmantes, mais la machine s’usait inexorablement. Jeudi matin, vers 10 heures, les secours sont appelés à son domicile de Clearwater Beach pour un arrêt cardiaque. Trop tard : celui qui avait survécu à tant de combats truqués succombe à celui-ci, bien réel. Il s’éteint entouré des siens, laissant derrière lui son épouse Sky Daily, ses enfants Brooke et Nick, et des millions de fans orphelins.
L’Amérique perd ainsi l’une de ses icônes les plus contradictoires. Hogan aura incarné à la fois le meilleur et le pire de son pays : la générosité du spectacle populaire et la mesquinerie du racisme ordinaire, l’énergie de la réussite et la déchéance des faux-semblants. Il était, selon la belle formule de Fitzgerald, « borne back ceaselessly into the past », emporté vers un passé qui n’avait peut-être jamais existé que dans l’imagination collective.
Comme le nota jadis l’historien Daniel Boorstin, l’Amérique est passée maître dans l’art de transformer ses célébrités en pseudo-événements. Hulk Hogan fut l’incarnation parfaite de ce processus : homme ordinaire métamorphosé en légende, puis légende rongée par sa propre humanité. Sa trajectoire résume celle d’une certaine Amérique, de l’innocence feinte des années Reagan aux convulsions actuelles d’un pays qui peine à regarder ses démons en face. Donald Trump, dont Hogan fut l’un des soutiens les plus spectaculaires, a rendu hommage à son ami dans un message qui résume toute l’ambiguïté de cette époque : « Nous avons perdu un grand ami aujourd’hui, le ‘Hulkster’. Hulk Hogan était MAGA jusqu’au bout, fort, solide, intelligent, mais avec un grand cœur. Il a prononcé un discours absolument électrisant à la Convention nationale républicaine, l’un des moments forts de toute la semaine. Il a diverti des fans du monde entier, et son impact culturel a été énorme. À son épouse Sky et à sa famille, nos pensées les plus sincères et tout notre amour. Hulk Hogan va terriblement nous manquer ! »
Ainsi s’achève l’épopée de Terry Bollea, alias Hulk Hogan. Héros déchu d’une Amérique en crise, il laisse derrière lui le souvenir ambivalent d’un homme qui aura marqué son époque autant par ses triomphes que par ses chutes. Dans le grand théâtre du monde, il aura tenu son rôle jusqu’au bout, celui d’un géant aux pieds d’argile, reflet imparfait mais fidèle de son temps.












