Depuis mardi après-midi, un brasier d’une violence inouïe dévore tout sur son passage,13,000 hectares engloutis en moins de 24 heures. Une femme de 65 ans, qui avait refusé d’évacuer, retrouvée morte dans sa maison de Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse. Un disparu. Neuf blessés, dont un grièvement brûlé. Face à cette apocalypse moderne, 1,900 pompiers, neuf Canadairs et cinq Dash luttent contre un ennemi implacable qui semble défier toute logique
« L’odeur du napalm au petit matin »… Cette phrase culte de Francis Ford Coppola résonne étrangement en ce mercredi 6 août, quand les premiers rayons du soleil percent la fumée âcre qui s’élève du massif des Corbières. Mais nous ne sommes pas au Vietnam. Nous sommes dans l’Aude, et c’est la France qui brûle.« C’est apocalyptique, je ne sais pas si l’Aude s’en relèvera », confie Jean-Jacques Marty, président des maires ruraux de l’Aude, la voix brisée par l’émotion. L’incendie s’est déclaré peu après 16 heures mardi dans le secteur de Ribaute, près de Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse. En quelques heures, les flammes ont parcouru plus de 12,000 hectares, traversé quinze communes et semé la désolation sur leur passage. Le bilan matériel provisoire fait état de 25 habitations touchées, une trentaine de véhicules calcinés et 2,500 foyers privés d’électricité.
À Jonquières, village de 50 personnes, 70 à 80% du territoire communal est parti en fumée. Les habitants ont été évacués vers Talairan, emportant avec eux le peu qu’ils ont pu sauver. « Des moyens considérables sont déployés », annonce la préfecture, mais face à cette furie, les mots semblent dérisoires.
Bayrou dans l’œil du cyclone
Tel un Premier ministre en temps de guerre, François Bayrou a foulé mercredi après-midi la terre calcinée de l’Aude. Accompagné du ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau et de son ministre délégué François-Noël Buffet, le triumvirat gouvernemental s’est rendu au chevet d’un territoire en souffrance. Face aux journalistes, les mots du chef du gouvernement résonnent comme un diagnostic sans appel : « C’est une catastrophe d’ampleur inédite ». Une formule lourde de sens quand on sait que François Bayrou n’est pas homme à dramatiser à outrance. « Après près de 24 heures de combat, c’était très important que nous soyons avec eux pour leur dire d’une part que chaque fois qu’une partie des Français sont atteints par une catastrophe de cet ordre, la solidarité nationale doit s’exprimer », a-t-il déclaré depuis Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse. Bruno Retailleau, de son côté, a livré une comparaison saisissante : ce brasier « a brûlé l’équivalent de l’année 2019, 2020, 2021 et le double de ce qui a brûlé en 2023 » en l’espace de quelques heures. Le ministre de l’Intérieur n’a pas hésité à qualifier cet incendie comme celui qui « a brûlé le plus d’hectares depuis 1949 », plaçant cette tragédie dans la continuité des grands feux historiques français.
Sur le terrain, face aux maires épuisés par 24 heures de lutte acharnée, Bayrou s’est engagé sur « un plan de sauvegarde et d’avenir dont les Corbières pourraient être le laboratoire ». Une promesse d’action concrète qui se dessine en concertation avec les parlementaires, élus locaux et responsables professionnels. Retailleau a annoncé le renforcement des moyens avec « des moyens militaires avec trois hélicoptères et plusieurs dizaines de militaires » déployés dès jeudi. Interrogé sur les causes de cette catastrophe, le Premier ministre a livré ses premières impressions : « On a l’impression que c’est un départ d’incendie à partir des activités sur le bord de la route. Mais c’est une impression et aucune preuve pour l’instant n’a été apportée”. Des mots qui font écho aux soupçons évoqués par les élus locaux sur une possible origine humaine de ce brasier dévastateur.
2025, l’année de tous les dangers
Cet incendie monstre ne surgit pas du néant. Il s’inscrit dans une année 2025 déjà marquée par une récurrence dramatique des feux de forêt. Au 28 juillet, 236 feux avaient été recensés en France, plaçant cette année sur le podium des plus sinistrés depuis 2006. Plus inquiétant encore : 23,471 hectares de forêts ont été détruits entre le 1er janvier et le 22 juillet 2025, soit plus de 2,5 fois la moyenne de la période 2006-2024.Paradoxalement, cette hécatombe ne s’explique pas par les seuls feux estivaux. Plus de 14,000 hectares de forêt ont brûlé entre le 11 février et le 11 mars, dans une multitude d’incendies qui ont touché les départements du sud de la France. Une sécheresse exceptionnelle, particulièrement dans l’Hérault et les Pyrénées-Orientales, cumulée à des vents violents, avait alors provoqué de multiples départs de feu. L’Aude, département particulièrement vulnérable, a déjà payé un lourd tribut cette année. Dès le 29 juin, un barbecue mal éteint avait embrasé plus de 400 hectares du massif du Bizanet. Le dimanche suivant, un autre feu avait parcouru près de 500 hectares près de Douzens après qu’une voiture avait pris feu sur l’A61. Dans la nuit du 7 au 8 juillet, un nouvel incendie détruisait 2,100 hectares aux abords de Narbonne.
Derrière cette multiplication des brasiers se cache une réalité implacable : le changement climatique transforme la France en poudrière. « Dans une France à +4°C d’ici à 2100, le risque de feu se généralisera à l’ensemble du pays avec une forte aggravation dans la région méditerranéenne », prévient Météo-France. La saison des feux pourrait durer 1 à 2 mois supplémentaires dans certaines régions. Les conditions météorologiques actuelles illustrent parfaitement cette évolution. Des températures élevées, l’absence de pluie, une faible humidité de l’air et la force du vent créent un cocktail explosif. L’état de sécheresse de la végétation, aggravé par des hivers plus chauds qui favorisent les attaques de parasites, transforme nos forêts en véritables bombes à retardement. « 9 feux sur 10 sont d’origine humaine », rappelle le ministère de l’Écologie, et « 50% sont provoqués par imprudence ». Une statistique qui résonne douloureusement quand on sait que l’enquête sur l’incendie de l’Aude pourrait pointer la responsabilité humaine, comme le craint Jean-Jacques Marty qui évoque « un incendie criminel”.
Les leçons de l’histoire
Cette tragédie contemporaine fait écho aux grands incendies qui ont marqué l’histoire de France. Le plus dramatique reste celui des Landes de Gascogne en août 1949, qui avait ravagé 52,000 hectares et coûté la vie à 82 personnes. Entre 1973 et 2021, douze feux ont dépassé les 5,000 hectares, la plupart concentrés dans le Var et les Pyrénées-Orientales. L’année 2022 avait déjà sonné l’alarme avec 66,337 hectares brûlés, notamment en Gironde où les incendies de Landiras avaient détruit près de 20,000 hectares. Mais 2025 s’annonce comme une année charnière, plaçant déjà la France au quatrième rang des années les plus destructrices en matière d’incendies forestiers sur les cinquante dernières années.
Face à cette multiplication des risques, la France apparaît cruellement sous-équipée.« Nous ne sommes pas préparés à l’aggravation du risque d’incendies », alerte Oxfam France. Le nombre d’avions bombardiers Canadairs symbolise ce retard : dans les années 2000, la Sécurité civile disposait de douze avions de ce type. Aucun Canadair supplémentaire n’a été livré depuis, alors que la surface brûlée en 2024 est six fois plus grande qu’en 2006. Plus dramatique encore : 223 casernes ont fermé entre 2017 et 2023, retardant l’intervention des pompiers. Pauline Vilain-Carlotti, docteure en géographie spécialiste des incendies, dénonce « un réel retard en matière d’aménagement par rapport au risque de feux de forêt ». Elle pointe du doigt « très peu de plans de prévention du risque d’incendie de forêt en France, qui ne concernent que 200 communes”, clairement pas suffisant.
Comme dans Apocalypse Now, où Kurtz murmurait « l’horreur, l’horreur » face à l’absurdité de la guerre, nous assistons aujourd’hui à l’émergence d’une nouvelle forme de conflit : celui que mène l’humanité contre les conséquences de ses propres actions. L’INRAE projette que « dès 2030, l’activité des feux de forêt augmentera de 13 à 22% » et que « le nombre de grands feux passera de 7 à 10 par an ». Une prédiction qui sonne comme une prophétie auto-réalisatrice quand on observe l’année 2025. À l’échelle mondiale, les feux de forêt ont libéré 1,940 mégatonnes de CO₂ en 2024, soit cinq fois les émissions de la France. Un cercle vicieux où les incendies, aggravés par le changement climatique, alimentent à leur tour le réchauffement de la planète.












