Quand Bayrou sacrifie la mémoire… plus de 8 mai, plus de budget ? 

Le Premier ministre a annoncé mardi 15 juillet vouloir supprimer deux jours fériés, dont celui commémorant la victoire sur le nazisme. Une mesure qui révèle l’ampleur de la crise budgétaire française et l’aveuglement d’une classe politique prête à brader nos symboles les plus sacrés.

C’est dans l’atmosphère feutrée de Matignon que François Bayrou a lâché sa bombe ce mardi 15 juillet. Face aux journalistes, le Premier ministre a dévoilé son plan pour combler les 43,8 milliards d’euros d’économies nécessaires au budget 2026. Parmi les mesures les plus choquantes : la suppression de deux jours fériés, citant « par exemple » le lundi de Pâques et le 8 mai, autrefois fériés, transformant ce mois en « véritable gruyère » selon ses propres termes. L’homme qui se targuait de dire « ce que personne n’a jamais osé faire en France » vient de franchir un seuil symbolique majeur. Car au-delà de la mesure budgétaire, c’est bien la mémoire collective française qui est mise en vente. Le 8 mai 1945, jour de la capitulation allemande et de la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe, ne serait donc plus qu’une variable d’ajustement comptable.

Un jour férié consacré dans l’histoire

Le 8 mai 1945 marque la victoire des forces alliées sur l’Allemagne nazie, mettant fin à six années d’un conflit qui aura fait plus de 60 millions de morts dans le monde. Ce jour-là, à Berlin, le général de Lattre de Tassigny signe au nom de la France l’acte de capitulation, réaffirmant la place de notre nation parmi les vainqueurs. Mais ce jour férié n’a pas toujours existé. Il a fallu attendre 1953 pour qu’il soit officiellement instauré, avant d’être supprimé en 1959 par de Gaulle, puis en 1975 par Giscard d’Estaing au nom de la « réconciliation franco-allemande ». C’est finalement François Mitterrand qui le rétablira définitivement en 1981, soulignant « l’attachement du peuple français aux libertés publiques et au respect de la dignité humaine ». Comme l’écrivait Jean-Pierre Azéma, cet historien spécialiste de Vichy décédé ironiquement le 14 juillet 2025, soit la veille de l’annonce de Bayrou, cette date « marque dans l’histoire la fin de l’entreprise monstrueuse du nazisme ». La supprimer reviendrait à effacer de notre calendrier républicain le symbole même de la victoire contre la barbarie.

Les chiffres avancés par Bayrou sont à la fois dérisoires et révélateurs. La suppression du 8 mai et du lundi de Pâques rapporterait environ 4,2 milliards d’euros par an à l’État. Une somme qui peut paraître importante mais qui représente moins de 1% des dépenses publiques françaises, estimées à 1.695 milliards d’euros en 2025. Pour mettre cette somme en perspective, rappelons que la France consacre chaque année près de 58 milliards d’euros au service de la dette publique. Autrement dit, la suppression du 8 mai permettrait de financer… 26 jours d’intérêts sur notre dette. Une goutte d’eau dans un océan d’endettement qui atteint désormais 3.345 milliards d’euros, soit 113,9% du PIB. Cette approche comptable révèle l’ampleur de l’aveuglement. Car comme l’a démontré Thomas Piketty dans ses travaux sur les inégalités, le problème français n’est pas tant celui de la dépense publique que celui de la répartition des richesses. Pendant que l’on demande aux salariés de travailler gratuitement sept heures supplémentaires par an, les plus fortunés continuent de bénéficier d’un système fiscal régressif où les taux d’imposition sont parfois plus faibles pour les hauts revenus que pour les classes moyennes.

Rappelons que selon l’OFCE, un jour férié coûte environ 0,06 pt de PIB, soit 1,5 milliard d’euros. Bayrou mise donc sur deux jours pour grappiller environ 4,2 milliards €, soit moins d’une semaine d’intérêts sur une dette de 3 345 milliards €.

La violence symbolique d’un acte politique

Bayrou choisit de cibler non pas n’importe quel jour férié, mais précisément celui qui commémore la victoire sur le nazisme. L’année même où la France célèbre les 80 ans de la Libération. Cette coïncidence n’est pas fortuite. Elle révèle une classe politique déconnectée de la réalité sociale et historique du pays. Comme l’a souligné Léon Blum, « Toucher aux jours de mémoire et de repos, c’est s’attaquer à ce qui fait la dignité du travailleur et la grandeur de la nation. ». Car derrière cette mesure se cache une violence symbolique profonde. Faire travailler les Français le jour de la victoire sur le nazisme, c’est transformer un moment de recueillement en journée de labeur forcée. C’est réduire la mémoire collective à une contrainte économique. C’est, pour reprendre les mots de la CGT, « faire payer les cadeaux faits aux plus riches ».

L’analyse sociologique de cette mesure révèle son caractère profondément inégalitaire. Car qui travaillera vraiment le 8 mai si cette proposition est adoptée ? Les ouvriers, les employés, les fonctionnaires. Certainement pas les cadres supérieurs qui pourront s’arranger pour prendre des congés, ni les dirigeants d’entreprise qui organiseront leur emploi du temps à leur convenance.La France connaît depuis les années 1980 une explosion des inégalités, avec une part des revenus captée par les 10% les plus riches qui est remontée à environ 40%. Dans ce contexte, demander aux classes populaires de travailler gratuitement pour éponger une dette largement causée par les politiques fiscales favorables aux plus fortunés relève de la provocation.Après la réforme des retraites qui oblige à travailler plus longtemps, après le gel du point d’indice des fonctionnaires, voici maintenant la suppression des jours fériés. Un acharnement méthodique contre le monde du travail.

La suppression du lundi de Pentecôte en 2004 par Jean-Pierre Raffarin avait déjà créé un précédent. Cette « journée de solidarité » rapporte aujourd’hui environ 3 milliards d’euros par an, mais son application reste floue et inégale selon les secteurs. Certains salariés travaillent effectivement ce jour-là, d’autres étalent ces heures sur l’année, d’autres encore n’appliquent tout simplement pas la mesure. Cette expérience montre les limites de tels efforts. Au-delà de leur impact budgétaire limité, elles créent une complexité administrative considérable et une inégalité de traitement entre les salariés. Surtout, elles révèlent l’incapacité du politique à s’attaquer aux vraies causes du déficit public.

En 1959, le général de Gaulle choisit de déplacer la commémoration du 8 Mai au second dimanche de mai pour « éviter les ponts », déclenchant déjà un premier émoi populaire. Seize ans plus tard, en 1975, le président Valéry Giscard d’Estaing va plus loin : il supprime purement et simplement la fête nationale en honneur de la « réconciliation européenne », suscitant une vive protestation dans la rue et au Parlement. En 1981, François Mitterrand, élu sur une promesse de mémoire, rétablit le jour férié, rappelle alors avec force que la mémoire de la Libération n’est pas négociable. Chaque tentative de mettre à mal ce rendez-vous collectif se solde immanquablement par un tollé et une rétractation. Aujourd’hui, François Bayrou semble redécouvrir… la roue carrée.

La mémoire contre le budget ?

« On va finir en burn-out collectif », témoigne une aide-soignante grenobloise. Cette situation rappelle, en creux, l’importance historique des conquêtes sociales. Les congés payés de 1936, la Sécurité sociale de 1945, la réduction du temps de travail : autant d’avancées qui ont façonné le modèle social français. Aujourd’hui, nous assistons à leur remise en cause systématique au nom de l’efficacité économique.

Avec 113,9% du PIB d’endettement public, la France fait certes face à un défi budgétaire majeur. Mais faut-il pour autant accepter n’importe quelle mesure au nom de cette contrainte ? Les économistes les plus sérieux soulignent que la suppression de jours fériés n’aura qu’un impact marginal sur la croissance économique. Pire, elle pourrait même être contre-productive en dégradant le moral des salariés et donc leur productivité.

Quand la République renonce à ses valeurs

L’annonce de François Bayrou résonne comme un aveu d’échec. Échec d’une classe politique incapable de réformer en profondeur un système fiscal inégalitaire. Échec d’une vision économique qui réduit le citoyen à une variable d’ajustement comptable. Échec, surtout, d’une République qui renonce à ses valeurs les plus fondamentales. Car supprimer le 8 mai, c’est bien plus qu’une mesure budgétaire. C’est tourner le dos à l’histoire, c’est renier le sacrifice de millions d’hommes et de femmes qui ont donné leur vie pour notre liberté. C’est transformer un jour de mémoire en journée de labeur forcé. C’est, pour reprendre les mots de l’historien Jean-Pierre Azéma, “croire que le souvenir de la terreur nazie allait à l’encontre » de nos intérêts économiques.

À l’heure où l’Europe fait face à de nouveaux défis géopolitiques, où les démocraties sont menacées par l’autoritarisme, ce renoncement mémoriel envoie un signal désastreux. Il dit aux Français que leur histoire ne vaut pas 4 milliards d’euros. Il dit au monde que la France est prête à brader ses symboles les plus sacrés. Espérons que le Parlement saura rappeler à François Bayrou que certaines valeurs ne sont pas négociables. Que la mémoire de la Résistance et de la Libération mérite mieux qu’une ligne budgétaire. Que la République française a des devoirs envers son histoire et ses citoyens qui dépassent les contingences comptables.

Le 8 mai 1945, la France retrouvait sa liberté. Le 8 mai 2026, si cette mesure était adoptée, elle perdrait un peu de son âme.

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