Cantat, une impunité qui perdure

Ce 24 juillet 2025, une information est tombée qui résonne comme un écho du passé. Le parquet de Bordeaux rouvre l’enquête sur la mort de Krisztina Rády, l’ex-épouse de Bertrand Cantat, retrouvée pendue en 2010. 

Motif de cette résurgence judiciaire ? Un documentaire Netflix diffusé en mars dernier, « De rockstar à tueur : le cas Cantat », qui contient « plusieurs affirmations et témoignages ne figurant pas » dans les quatre procédures déjà classées sans suite. 

« Le vent nous portera » chantait Noir Désir. Mais certains vents charrient la mort. Dans la nuit du 26 au 27 juillet 2003, dans la chambre 35 du Domina, Marie Trintignant, 41 ans, actrice reconnue et mère de quatre enfants, succombe aux coups de son compagnon, Bertrand Cantat. Vingt coups portés à la tête selon les témoignages, fractures du nez « par écrasement », lésions cérébrales, hémorragies des nerfs optiques. Le chanteur de Noir Désir laisse agoniser six heures durant celle qu’il dit aimer, sans appeler les secours. « Je me suis servi des deux faces, j’ai fait ça et ça et ça et ça », mimera-t-il devant les juges lituaniens, décrivant ses gifles « allers-retours » avec ses bagues aux doigts. Une « dispute de couple qui a dégénéré », plaidera-t-il. Marie Trintignant meurt le 1er août 2003, après une dernière opération désespérée. Le procès de Vilnius, en mars 2004, condamne Cantat à huit ans de prison pour « meurtre commis en cas d’intention indirecte indéterminée ». Il en purgera quatre. Nadine Trintignant, mère brisée, qualifie alors le chanteur d’assassin : « Les deux enfants de cet homme sont devenus les enfants d’un assassin par sa faute. Roman, 17 ans, ne reverra jamais sa mère. Paul, 12 ans, ne reverra jamais sa mère ».

Krisztina

Pendant que Cantat purge sa peine réduite, Krisztina Rády, traductrice hongroise et directrice culturelle, l’attend. Cette femme de lettres polyglotte, qui maîtrisait huit langues et avait dirigé l’Institut hongrois de Paris, reprend la vie commune avec le chanteur à sa libération conditionnelle en 2007. Trois ans plus tard, le 10 janvier 2010, elle se pend à son domicile bordelais. Cantat dort au rez-de-chaussée. Leur fils de 12 ans découvre le corps. Une lettre d’adieu évoque les cris incessants et les accusations de son compagnon. Quatre enquêtes sont ouvertes, quatre fois classées sans suite. « Ce parfum de nos années mortes », écrivait Cantat dans « Le vent nous portera ». Prophétique.

Aujourd’hui, grâce au documentaire Netflix, des voix sortent enfin de l’ombre. Un infirmier témoigne anonymement avoir consulté le dossier médical de Krisztina Rády : décollement du cuir chevelu, bleus et hématomes suite à une altercation avec son compagnon. Il évoque « une scène d’une rare violence », Krisztina « attrapée par les cheveux ou traînée par les cheveux ». L’ancienne avocate Yaël Mellul, qui combat depuis des années ce qu’elle appelle « l’impunité Cantat », déclare à RTL avoir « des éléments nouveaux » et salue cette réouverture comme « une normalité ». Car les chiffres sont accablants, en 2025, la France compte déjà 50 féminicides par compagnons ou ex-compagnons au 21 juillet, 90 féminicides toutes catégories confondues selon le collectif NousToutes. Une femme meurt tous les deux jours.

L’omerta du milieu artistique

« Des visages des figures », autre titre de Noir Désir, résonne différemment aujourd’hui. Car derrière le visage de la rockstar se cache une figure plus sombre. Le documentaire Netflix révèle qu’un ex-musicien de Noir Désir aurait confié, sous couvert d’anonymat : « Krisztina m’a demandé, à moi et à tous les autres membres du groupe, de cacher ce que l’on savait, que c’était un homme violent ». L’omerta a fonctionné. Pendant des années, le monde du spectacle a fermé les yeux. Pascal Nègre, ex-PDG d’Universal Music France, évoque encore aujourd’hui le « charisme fou » de Cantat. Certains artistes comme le groupe Shaka Ponk continuent de défendre son « droit à la rédemption », évoquant ses « sincères regrets ».

Seules quelques voix dissidentes percent le silence. Gérard Lanvin, ami de Marie Trintignant, refuse de prononcer le nom de « cet homme qui ne mérite pas ce nom ». Lio, qui témoigne dans le documentaire, dénonce depuis le début une exécution : « Bertrand Cantat l’a tenue avec le genou sur la gorge ». Le père de Marie, Jean-Louis Trintignant, aujourd’hui disparu, avait trouvé les mots justes pour exprimer l’inacceptable. En 2011, apprenant que Cantat devait se produire au Festival d’Avignon, l’acteur avait annoncé refuser « d’être programmé dans une manifestation où se produit également l’homme qui a tué ma fille ».

L’art excuse-t-il tout ?

« Infinité de destins, on en pose un et qu’est-ce qu’on en retient ? » interrogeait la chanson phare de Noir Désir. La réponse est cruelle : on retient la mort de deux femmes et l’impunité d’un homme. Car Bertrand Cantat continue de se produire. Certes, les polémiques l’accompagnent, certains festivals l’excluent, mais les salles se remplissent encore. Son projet Détroit sort des albums, « L’Angle » en 2024. Les critiques musicales saluent sa « poésie », son « génie du verbe ». 450 100 victimes de violences physiques ont été enregistrées par les forces de l’ordre en 2024, dont 54% dans la sphère familiale. Pendant ce temps, l’ancien leader de Noir Désir écrit de nouveaux textes, trouve de nouveaux publics.

L’affaire Cantat révèle les failles béantes d’une société qui peine encore à nommer les féminicides. En 2003, les médias parlaient de « crime passionnel », de « dispute conjugale ». Marie Trintignant était décrite comme une femme « éparpillée », « insaisissable », presque coupable de sa propre mort. Le changement de paradigme post-MeToo permet aujourd’hui de relire cette affaire sous un autre angle. Mais combien d’autres Krisztina Rády se sont tues ? Combien d’autres talents masculins bénéficient encore de cette indulgence coupable ?

Un silence éternel

Ce jeudi soir, quelque part en France, Bertrand Cantat préparait peut-être un concert à venir. « Tout disparaîtra, le vent l’emportera », chantait-il jadis. Marie Trintignant et Krisztina Rády ont effectivement disparu. Pas lui. 

Dans les archives de Bordeaux, un dossier judiciaire reprend vie. Quinze ans après, la voix de Krisztina pourrait enfin être entendue. Netflix aura-t-il réussi là où la justice a échoué ? L’enquête le dira. En attendant, la scène française continue d’applaudir celui que certains appellent encore un « génie ». L’art a ses raisons que la morale ignore. “Palabra mi amor” chantait-il, mais les mortes, elles, ne parlent plus.

« Le vent nous portera » résonne toujours sur les ondes. Étrange écho d’une France qui peine à regarder ses monstres en face.

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