Chypre : les espoirs ravivés d’une île coupée en deux

Un demi-siècle après l’invasion turque, la victoire du candidat social-démocrate Tufan Erhürman à la présidence de la République turque de Chypre du Nord, en octobre 2025, ravive les espoirs d’une réunification de l’île. Tandis que le président chypriote Níkos Christodoulídis se dit prêt à reprendre les négociations, Ankara maintient son emprise sur le Nord, où la légitimité politique reste suspendue à la reconnaissance internationale.

Membre de l’Union européenne depuis 2004, Chypre demeure le seul pays du bloc dont l’intégrité territoriale n’est pas effective. Depuis le coup d’État militaire de 1974, soutenu par les colonels grecs et visant à rattacher l’île à la Grèce, la République turque de Chypre du Nord (RTCN) occupe le tiers septentrional du territoire.

L’intervention militaire de la Turquie, présentée à l’époque comme une opération de protection de la minorité turque, s’est traduite par une occupation de fait qui perdure depuis plus d’un demi-siècle. Le Nord s’est constitué en un État autoproclamé, reconnu uniquement par Ankara. Même la capitale, Nicosie, reste partagée entre deux zones, séparées par un mur rappelant les divisions de Berlin durant la Guerre froide.

Pour les habitants du Nord, la situation se traduit par une forme d’apatridie institutionnelle. Ils ne disposent ni du passeport chypriote, ni du passeport européen, et évoluent dans ce que plusieurs juristes qualifient de « fantôme juridique ».

Un « fantôme juridique » sous tutelle turque

Créée sous l’égide d’Ankara, la République turque de Chypre du Nord vit dans un isolement économique quasi total. L’aéroport international n’est accessible qu’à travers la Turquie, et les investissements étrangers sont rares. La population, majoritairement turcophone, a profondément changé depuis 1974 : les migrants venus d’Anatolie sont aujourd’hui plus nombreux que les Chypriotes turcs eux-mêmes. Les recensements, régulièrement annoncés puis annulés, témoignent de la volonté politique d’occulter cette réalité démographique.

Le président sortant Ersin Tatar, proche du chef de l’État turc Recep Tayyip Erdoğan, a incarné cette dépendance structurelle. Hostile à toute réunification, il défendait une séparation définitive en deux États. Soutenu sans réserve par Ankara, il promouvait une politique nationaliste et religieuse ayant suscité de nombreuses manifestations en faveur de la laïcité dans le Nord depuis début 2025.

Pour la Turquie, l’île de Chypre représente un enjeu géopolitique majeur. Sa position au cœur de la Méditerranée orientale, à proximité des gisements gaziers potentiels, alimente les ambitions régionales d’Ankara. Un ancien diplomate turc, cité par plusieurs médias européens, a estimé que les Chypriotes turcs « ne seront pas libres de déterminer leur avenir », tant celui-ci dépend des décisions prises à Ankara.

Une élection décisive dans le Nord

Le scrutin présidentiel d’octobre 2025 a ainsi pris une dimension importante. Il opposait Ersin Tatar, figure ultranationaliste, à Tufan Erhürman, avocat et universitaire social-démocrate, partisan d’une réunification fédérale.

Erhürman, soutenu par les formations de gauche et plusieurs personnalités modérées, a remporté 62,76 % des suffrages contre 35,81 % pour Tatar. Une victoire nette, saluée comme un désaveu du nationalisme turc et un possible tournant pour le processus de paix.

À la différence de son adversaire, Tufan Erhürman s’est gardé de toute provocation envers Ankara. Il a déclaré vouloir « travailler avec la Turquie et non contre elle », tout en plaidant pour la reprise des négociations sous l’égide de l’Union européenne et des Nations unies. Sa ligne, qualifiée d’« attitude constructive », consiste à associer Ankara sans lui céder la direction politique du Nord.

Le président turc Recep Tayyip Erdoğan a salué le résultat, le qualifiant de « bénéfique pour nos pays et notre région », tandis que son allié ultranationaliste Devlet Bahçeli dénonçait un scrutin « inacceptable ». Une divergence de ton révélatrice des tensions internes au pouvoir turc sur la question chypriote.

L’espoir prudent de Nicosie

Du côté sud, la victoire d’Erhürman a été accueillie avec prudence mais optimisme. Le président chypriote Níkos Christodoulídis, en fonction depuis 2023, a qualifié le résultat d’« évolution positive » et déclaré être prêt à reprendre immédiatement les pourparlers interrompus depuis 2017.

Diplomate de formation, Christodoulídis a fait de la réunification une priorité de son mandat. Pour lui, le statu quo ne peut constituer une solution durable. Il défend la perspective d’une fédération bizonale et bicommunautaire, cadre soutenu par les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies et par l’Union européenne.

Selon lui, seule une réunification permettrait à Chypre d’atteindre son « plein potentiel » et de garantir un avenir stable à l’ensemble de sa population, grecque comme turque. Il a réaffirmé qu’aucune solution à deux États (promue par Ankara) ne serait envisageable, estimant qu’une telle approche serait contraire au droit international et aux fondements mêmes de l’adhésion européenne.

Un cadre international encore fragile

Les Nations unies et l’Union européenne soutiennent depuis plusieurs décennies une solution fondée sur la coexistence politique de deux communautés au sein d’un même État fédéral. Mais les négociations restent suspendues aux équilibres régionaux et aux intérêts d’Ankara.

Le dernier cycle, organisé en 2017 en Suisse sous l’égide de l’ONU, avait échoué sur la question du retrait progressif des troupes turques stationnées au Nord. Aujourd’hui, la donne politique semble évoluer, sans que les obstacles fondamentaux aient disparu.

L’Union européenne, dont la République de Chypre est membre à part entière, ne peut exercer pleinement sa souveraineté sur le tiers nord du territoire, resté hors de son contrôle. Une anomalie institutionnelle qui illustre la fragilité géopolitique de l’île et sa place stratégique dans la Méditerranée orientale.

La main tendue de Nicosie et la victoire d’un président modéré à Chypre Nord ouvrent une fenêtre diplomatique étroite mais réelle. Pour Tufan Erhürman, la réunification constitue la « seule option » capable de sortir le Nord de son isolement économique et juridique. Pour Christodoulídis, elle représente la garantie ultime de stabilité et de prospérité commune.

Reste à savoir si Ankara acceptera de réduire son emprise. Dans un contexte régional marqué par les tensions autour des ressources gazières et les rivalités turco-grecques, la question chypriote demeure un baromètre de l’équilibre méditerranéen.

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