Publié le 21 janvier 2026, le rapport annuel du Haut Conseil à l’égalité (HCE) documente pour la première fois la progression de la mouvance masculiniste en France. Appuyé sur un baromètre mené avec le CNRS et une enquête Toluna Harris Interactive, il décrit un sexisme devenu systémique et une radicalisation portée par la « manosphère » en ligne, particulièrement visible chez les adolescents.
Publié le 21 janvier 2026, le rapport annuel sur l’état du sexisme en France du Haut Conseil à l’égalité, instance rattachée à Matignon, s’appuie sur un baromètre réalisé avec le concours du CNRS et une enquête en ligne menée auprès de 3 061 personnes âgées de 15 ans et plus. Le questionnaire intègre pour la première fois un module spécifique destiné à mesurer l’adhésion aux thèses masculinistes.
Le document établit que le sexisme ne relève plus de comportements isolés mais qu’il repose sur un système d’inégalités présent dans les pratiques institutionnelles, les normes sociales et les représentations collectives. Le HCE souligne que 84 % des femmes déclarent avoir déjà été confrontées à des situations sexistes, allant des remarques dégradantes aux violences sexuelles.
Les résultats mettent en évidence des écarts de perception entre les sexes et entre les générations. Parmi les femmes interrogées, 54 % estiment qu’il est désavantageux d’être une femme dans la société actuelle. Chez les hommes, ce taux atteint 42 %. Le clivage est plus marqué encore chez les 15-24 ans, où 75 % des jeunes femmes expriment ce sentiment, contre 42 % des jeunes hommes. À l’inverse, 60 % des hommes considèrent que les féministes cherchent à obtenir plus de pouvoir que les hommes. Ces données constituent, selon le HCE, un terrain favorable à la progression des discours masculinistes, largement diffusés sur les réseaux sociaux.
Deux formes de sexisme structurantes
Le HCE distingue deux formes de sexisme qui structurent les attitudes relevées dans le baromètre. La première, qualifiée de sexisme paternaliste, repose sur une vision patriarcale où les attentes genrées demeurent la norme. En France, 23 % de la population adhère à ce registre, soit 27 % des hommes et 18 % des femmes, représentant environ 7,5 millions d’hommes et 5 millions de femmes. Parmi les répondants, 75 % estiment que les femmes doivent être « protégées et aimées » par les hommes, 62 % les jugent « naturellement plus douces » et 78 % pensent que la responsabilité financière incombe aux hommes.
La seconde forme, décrite comme sexisme hostile, se caractérise par un rejet explicite des femmes. Environ 17 % de la population y adhère, soit près de 10 millions de personnes, dont 23 % des hommes et 12 % des femmes. Le rapport relève que cette adhésion est directement corrélée à une tolérance envers le viol et les violences sexuelles. Ainsi, 25 % des hommes interrogés considèrent normal qu’une femme accepte un rapport sexuel « pour faire plaisir », et 15 % estiment qu’une victime d’agression sexuelle peut être en partie responsable. Le HCE rappelle que ces deux dynamiques, bien que distinctes, participent à une porosité croissante vers les discours masculinistes, renforcée notamment par la fréquentation des réseaux sociaux où ces idées circulent massivement.
Une « nébuleuse » masculiniste structurée en sous-cultures
La mouvance masculiniste repose sur socle idéologique avec l’opposition entre « red pill » et « blue pill ». La « red pill », empruntée au film Matrix, désigne une prétendue prise de conscience face à un monde considéré comme « gynocentrique ». Les hommes qui la refusent sont qualifiés de « normies ». Autour de ce socle gravitent plusieurs courants. Les MRAs, apparus dans les années 1970, affirment que les hommes seraient victimes d’une société dominée par les femmes et comptent des figures publiques comme Jordan Peterson ou, en France, des influenceurs d’extrême droite tels que Le Raptor ou Julien Rochedy. Les « incels » se décrivent comme des « célibataires involontaires » et adhèrent souvent à la « black pill », une vision fataliste qui présente leur situation comme une fatalité génétique. D’autres groupes comme les « looksmaxxers » prônent une amélioration extrême de l’apparence physique, tandis que les « MGTOW » revendiquent une rupture avec les femmes. Les « passport bros » se tournent vers l’étranger pour chercher des relations jugées plus « traditionnelles ». S’ajoutent les « pick-up artists » et les entrepreneurs de la virilité inspirés d’Andrew Tate ou Alex Hitchens, ainsi que la tendance « sigma » popularisée sur TikTok.
Selon le HCE, ces sous-cultures reposent sur une conviction commune : l’idée que la masculinité serait menacée par le féminisme. La progression de ces discours est soutenue par des réseaux financiers identifiés. Environ un milliard d’euros auraient été investis en Europe entre 2019 et 2023 par des groupes hostiles aux droits des femmes. Le rapport souligne que cette structuration rapproche le courant masculiniste de revendications portées par l’extrême droite, en lui donnant une dimension politique internationale.
La diffusion du masculinisme
Une étude de l’Université de Belfast indique qu’un jeune homme peut être exposé à ces contenus en moins de vingt minutes sur TikTok ou YouTube. Le rapport décrit un « bombardement massif » permis par les algorithmes, qui diffusent de manière constante et exponentielle des contenus créant des bulles de radicalisation. L’anonymat ou l’usage de pseudonymes contribue à une libéralisation des discours de haine.
Le cybersexisme est identifié comme la première forme de haine en ligne. Les femmes représentent 84 % des victimes de ces violences numériques, et les utilisateurs réguliers des réseaux sociaux présentent des niveaux de sexisme plus élevés que les non-utilisateurs. Le HCE distingue plusieurs dynamiques selon les plateformes : le sexisme hostile est le plus marqué sur X, tandis que sur TikTok, Snapchat et YouTube, il est principalement porté par des hommes. Le rapport cite également la série Adolescence (Netflix) pour illustrer la manière dont les codes de la « manosphère » s’immiscent dans le quotidien des jeunes.
Cette diffusion numérique peut favoriser le passage à l’acte. Le rapport rappelle que la haine des femmes diffusée en ligne peut conduire à des violences extrêmes. Deux exemples sont cités : l’attentat de l’école Polytechnique de Montréal en 1989, où quatorze femmes ont été tuées par Marc Lépine, et l’arrestation à Saint-Étienne en 2025 d’un jeune de 18 ans affilié à la mouvance « incel », suspecté de vouloir attaquer des femmes au couteau. Il s’agit de la première mise en examen pour terrorisme spécifiquement liée à cette mouvance en France.
Une menace identifiée pour la sécurité publique et nationale
Le HCE qualifie désormais le courant masculiniste d’enjeu de sécurité publique et nationale. L’instance recommande d’intégrer officiellement le concept de « terrorisme misogyne » dans les doctrines de sécurité de l’État. Cette notion vise à former les services de renseignement aux codes, aux discours et aux modes de recrutement de la « manosphère ».
Le rapport mentionne la diffusion, par certains groupes, de théories erronées ou trompeuses, notamment au sujet des préservatifs, point déjà soulevé par des associations comme Sidaction.
Il existe un retard français dans la reconnaissance institutionnelle de ces phénomènes. Le Canada et le Royaume-Uni ont déjà intégré la lutte contre le masculinisme dans leurs dispositifs de prévention de l’extrémisme violent. En France, les soignants et associations signalent un manque de moyens pour l’éducation à la vie affective et sexuelle, essentielle pour contrer ces discours dès le plus jeune âge. Le HCE recommande la création d’un Observatoire national du masculinisme et des radicalisations sexistes, doté de moyens propres. Aujourd’hui, cette idéologie est particulièrement visible chez les adolescents, filles comme garçons, et de plus en plus de parents expriment leur inquiétude face à la diffusion rapide de ces contenus.







