Ce samedi 12 juillet 2025, Emmanuel Macron a instauré une journée de commémoration nationale pour Alfred Dreyfus. Une reconnaissance tardive qui interroge sur les silences de la Ve République et ravive le débat sur une possible panthéonisation du capitaine injustement condamné.
L’histoire a parfois besoin d’un siècle pour que justice soit rendue. Ce samedi 12 juillet 2025, exactement cent dix-neuf ans après l’arrêt de la Cour de cassation qui innocentait définitivement Alfred Dreyfus, Emmanuel Macron a instauré une journée de commémoration nationale « pour la victoire de la justice et de la vérité contre la haine et l’antisémitisme ». Une décision qui, si elle mérite d’être saluée, soulève une question troublante : pourquoi la Ve République a-t-elle attendu si longtemps pour honorer celui qui incarne pourtant le combat républicain par excellence ?
Le poids du silence présidentiel
Depuis 1958, les présidents se sont succédé sans jamais oser franchir le pas. Charles de Gaulle, pourtant résistant et défenseur des valeurs républicaines, est resté muet sur Dreyfus. Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac : tous ont préféré l’esquive à l’engagement. Seul Chirac avait organisé en 2006 une cérémonie nationale pour le centenaire de la réhabilitation, mais sans aller jusqu’à la panthéonisation.
Cette frilosité n’est pas anodine. Elle révèle les calculs politiques d’une République qui a longtemps préféré ne pas réveiller les vieux démons. « Il faut donner aux militaires un exemple, pas un remords », aurait dit François Mitterrand à Jack Lang qui proposait d’ériger une statue de Dreyfus à l’École de guerre. Une phrase qui résume à elle seule soixante-sept ans de compromissions.
Les chiffres sont implacables et donnent à cette commémoration une résonance particulière. En 2024, 1.570 actes antisémites ont été recensés en France, soit une moyenne de 130 par mois. Entre janvier et mai 2025, ce sont encore 504 actes qui ont été comptabilisés. Ces données, loin d’être anecdotiques, révèlent une France où « les vieux démons antisémites engendrés par la haine » n’ont jamais disparu, comme l’a souligné le président dans sa déclaration.
Cette résurgence n’est pas sans lien avec les tensions géopolitiques contemporaines. Depuis le 7 octobre 2023, l’antisémitisme a explosé, souvent masqué derrière un antisionisme de façade. En 2024, 518 actes antisémites ont explicitement fait référence à la Palestine, instrumentalisant la cause palestinienne pour justifier la haine anti-juive. Une dérive que certaines organisations, promptes à donner des leçons de morale républicaine, peinent parfois à dénoncer avec la même vigueur qu’elles mettent à défendre d’autres causes.
La panthéonisation, ce tabou français
La question de l’entrée d’Alfred Dreyfus au Panthéon reste le grand impensé de cette reconnaissance. Pourtant, les arguments ne manquent pas. Dreyfus n’est pas qu’une victime : c’est un héros qui a résisté à l’injustice, maintenu sa dignité face à l’adversité et incarné les valeurs républicaines. Comme l’écrit l’historien Vincent Duclert, « Dreyfus revient comme un repère moral ».
Mais la tradition de la Ve République s’oppose à cette évidence. Depuis 1958, les « grands hommes » panthéonisés sont des « héros », non des « victimes », selon l’historien Avner Ben-Amos. Une distinction qui révèle une conception étriquée de l’héroïsme républicain. Car qu’est-ce qui définit un héros, sinon la capacité à résister à l’injustice ? Dreyfus, en refusant de plier face à ses accusateurs, en clamant son innocence sur l’île du Diable, n’a-t-il pas fait preuve d’un courage exemplaire ?
L’annonce de Macron n’est pas dénuée d’arrière-pensées. Alors que l’extrême droite, héritière directe des antidreyfusards du début du XXe siècle, prospère dans les urnes, célébrer Dreyfus devient un acte de résistance démocratique. Le RN, paradoxalement, s’est dit favorable à l’élévation posthume du capitaine au grade de général, dans une stratégie de « dédiabolisation » qui ne trompe personne. Comment le parti de Marine Le Pen, dont les racines puisent dans l’antisémitisme historique français, peut-il sincèrement honorer celui qui en fut la victime ? Cette instrumentalisation révèle les limites d’une reconnaissance qui arrive trop tard. Si Dreyfus avait été panthéonisé dès les années 1960, sa mémoire aurait été protégée de ces récupérations politiciennes. Aujourd’hui, chaque parti y va de sa petite phrase, transformant le symbole en enjeu électoral.
La mémoire confisquée
La France entretient un rapport complexe avec la mémoire de l’antisémitisme. Tandis qu’elle multiplie les commémorations, elle peine à tirer les leçons du passé. L’affaire Dreyfus ne se résume pas à un fait divers judiciaire : elle révèle les mécanismes profonds de l’exclusion et de la haine. En 2025, quand des enfants juifs sont violés « parce qu’ils sont juifs », quand des synagogues sont incendiées, quand l’antisémitisme explose sur les réseaux sociaux, la leçon dreyfusienne reste d’une actualité brûlante. Certaines institutions, pourtant promptes à se poser en gardiens de la mémoire, semblent parfois plus préoccupées par leurs relations diplomatiques que par la défense des valeurs républicaines. Quand la France hésite à critiquer certaines politiques au Proche-Orient par crainte de « faire monter l’antisémitisme », elle trahit l’esprit dreyfusien qui consiste à dire la vérité, quoi qu’il en coûte.
Alfred Dreyfus ne fut pas seulement un capitaine injustement condamné : il incarne une certaine idée de la France, celle qui refuse l’injustice et combat les préjugés. Sa réhabilitation, obtenue grâce à la mobilisation d’intellectuels comme Émile Zola, Georges Clemenceau ou Jean Jaurès, reste un modèle d’engagement civique. Aujourd’hui, alors que l’antisémitisme ressurgit sous de nouvelles formes, la commémoration dreyfusienne prend tout son sens. Elle rappelle que la République n’est jamais acquise, qu’elle doit sans cesse se défendre contre ses ennemis intérieurs. Elle rappelle aussi que la vérité finit toujours par triompher, même si elle met parfois un siècle à se faire entendre.
Une panthéonisation nécessaire
La première cérémonie de cette journée de commémoration aura lieu en 2026, pour le 120e anniversaire de la réhabilitation. Ce sera l’occasion pour Emmanuel Macron de trancher définitivement la question de la panthéonisation. Car honorer Dreyfus une fois par an ne suffit pas. Il faut l’inscrire définitivement dans le panthéon républicain, aux côtés de Voltaire, de Rousseau et de Zola. Cette panthéonisation ne serait pas qu’un geste symbolique : elle constituerait un rempart contre tous ceux qui, aujourd’hui encore, tentent de relativiser l’antisémitisme ou de l’instrumentaliser à des fins politiques. Elle rappellerait que la France des Lumières et des droits de l’homme n’est pas négociable.
En attendant, la journée du 12 juillet restera comme un premier pas, tardif mais nécessaire, vers la reconnaissance pleine et entière d’Alfred Dreyfus. « Ainsi, Alfred Dreyfus et ceux qui combattirent à travers lui pour la Liberté, l’Égalité et la Fraternité continueront d’être l’exemple qui doit inspirer notre conduite », a écrit Emmanuel Macron. Des mots justes qui, espérons-le, seront suivis d’actes à la hauteur de l’enjeu. La vérité finit toujours par triompher, avait dit Auguste Scheurer-Kestner. Cent vingt ans après, elle commence enfin à être entendue.












