Élection anticipée en Bosnie : un scrutin décisif entre continuité et rupture

Le 23 novembre 2025, les électeurs de la Republika Srpska (RS), l’entité serbe de Bosnie, étaient appelés à élire un nouveau président après la destitution de Milorad Dodik. Ce vote, censé tourner la page de deux décennies de nationalisme autoritaire, révèle au contraire l’emprise persistante de l’ancien chef d’État et l’incertitude d’un changement réel.

Le dimanche 23 novembre 2025, les électeurs de la Republika Srpska, l’entité serbe de Bosnie-Herzégovine, se rendaient aux urnes pour une élection présidentielle anticipée aux allures de test politique. Organisée à la suite de la destitution de Milorad Dodik, condamné et déclaré inéligible en août après avoir défié la Cour constitutionnelle et le Haut représentant international, cette consultation exceptionnelle devait permettre de désigner un président pour moins d’un an, avant les élections générales prévues en octobre 2026.

Pour de nombreux observateurs, le scrutin constituait un véritable « point de bascule » : soit la RS s’émancipait du nationalisme agressif et de la rhétorique séparatiste qui ont marqué les mandats de Dodik, soit elle s’enfonçait dans la continuité d’un pouvoir contesté et autoritaire.

« La Republika Srpska est aujourd’hui à la croisée des chemins », estime Milos Sarenac, présentateur d’un talk-show politique à Banja Luka. « Soit elle rompt avec la logique de confrontation, soit elle continue à se couper du reste de la Bosnie et de l’Europe. »

Deux candidats pour une élection sous influence

Le scrutin du 23 novembre s’est résumé à un duel entre Sinisa Karan, juriste de 63 ans, fidèle allié de Milorad Dodik, et Branko Blanusa, professeur d’électrotechnique de 56 ans, soutenu par une coalition d’opposition.

Sinisa Karan, ancien ministre de l’intérieur et actuel ministre du développement scientifique et technologique, a fait campagne sous un slogan explicite : « Voter pour Karan, c’est voter pour le président Dodik ». À travers cette formule, le message était clair : malgré sa destitution et son inéligibilité, Dodik restait le véritable chef de la RS.

La veille du scrutin, alors que le silence électoral était en vigueur, Milorad Dodik s’est rendu à Belgrade pour rencontrer le président serbe Aleksandar Vucic, une visite interprétée comme un geste de soutien à son successeur désigné. Devant ses partisans, le 18 novembre, il avait d’ailleurs annoncé : « Après dimanche, je serai le président de tous ces ministres et présidents. »

Face à lui, Branko Blanusa incarnait une alternative modérée, centrée sur la lutte contre la corruption et la restauration d’une « vie politique normale ». Dans ses discours, il dénonçait un système ayant « divisé la société entre les riches membres du régime et le peuple qui vit modestement ».

Le taux de participation atteignait 26 % à 15 heures, avant de grimper à un peu plus de 31 % en fin de journée, selon les chiffres de la Commission électorale centrale. Les premiers résultats préliminaires devaient être publiés à 22 heures GMT.

Cette faible mobilisation traduit la lassitude d’une population minée par la corruption et la pauvreté, mais aussi la méfiance envers un système électoral entaché d’irrégularités. Des observateurs indépendants ont signalé des pénuries de matériel électoral, des pressions sur les électeurs du secteur public, ainsi que des violations du black-out médiatique imposé avant le scrutin.

Dans la ville de Bjeljina, certaines sources locales affirment que les voix s’achetaient pour 100 euros, un phénomène déjà documenté lors de précédentes élections en Bosnie.

Le spectre de Dodik toujours présent

Malgré son inéligibilité, Milorad Dodik demeure une figure incontournable de la vie politique en Republika Srpska. L’ancien président, âgé de 66 ans, conserve un poids considérable au sein du parti au pouvoir, l’Alliance des sociaux-démocrates indépendants (SNSD), et continue d’influencer directement les décisions politiques.

Pour l’historien et diplomate Slobodan Soja, « les ailes de Dodik ont peut-être été un peu taillées, mais son pouvoir est resté intact et ne fera que croître avec le temps ». Il estime par ailleurs qu’il n’existe « pas la moindre différence idéologique » entre le parti au pouvoir et ses adversaires, qu’il juge « tout aussi égoïstes et irresponsables ».

Cette mainmise persistante met en question la sincérité d’un éventuel changement politique. Si Karan l’emporte, Dodik resterait de facto le véritable dirigeant de la RS. Si Blanusa gagne, il devra composer avec un appareil d’État largement contrôlé par les partisans de son prédécesseur.

Trente ans après la fin de la guerre de Bosnie, la société reste divisée selon des lignes ethniques, mais c’est désormais la fatigue du nationalisme qui domine. Beaucoup d’électeurs, confrontés au chômage, à l’exil des jeunes et à la pauvreté, expriment un désintérêt croissant pour une politique centrée sur les tensions intercommunautaires.

Dans les villages de la RS, comme à Janja, où vivent côte à côte Bosniaques et Serbes, les préoccupations sont avant tout économiques. « Les relations entre communautés se sont améliorées », confie Ramiza Bogaljevic, présidente d’une association locale. « Le vrai problème, c’est que nos enfants partent parce qu’ils n’ont pas de travail ici. »

Cette déconnexion entre la classe politique et la réalité sociale explique la faible mobilisation électorale. Pour une grande partie de la population, cette élection ne change rien à une situation économique jugée désespérée.

Un avenir incertain pour la Republika Srpska

Au-delà du résultat du scrutin, l’élection du 23 novembre 2025 révèle la profonde instabilité politique de la Republika Srpska. Le mandat du futur président ne dépassera pas un an, avant les élections générales d’octobre 2026, mais les tensions institutionnelles demeurent fortes.

Le Haut représentant international, Christian Schmidt, continue de veiller à l’application des accords de Dayton de 1995, tandis que Dodik, toujours influent, poursuit ses discours séparatistes en affirmant que « la Bosnie est un pays impossible ».

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