“You may say that i’m a dreamer…”: quand français et anglais s’accordent sur la Palestine 

Ce 29 juillet 2025, le Royaume-Uni vient de faire ce qu’aucun gouvernement britannique n’avait osé depuis plus d’un siècle : reconnaître officiellement l’État de Palestine. Une décision qui, à Londres comme à Paris, à Ramallah comme à Tel Aviv, fait trembler les lignes et souffler les consciences.

« Imagine all the people, sharing all the world… » Lorsque les premières notes du piano de John Lennon s’élèvent, ce mardi matin sur les ondes de la BBC Radio 4, elles ne sont pas qu’un choix de programmation. Et pourtant, il y a des jours où la diplomatie fait un pas inattendu vers l’idéal du Beatle. 

Ce matin, l’appel à la paix ne vient pas d’un disque vinyle, mais du 10 Downing Street. Dans un geste que plus personne n’osait espérer, le Royaume-Uni a annoncé emboîter le pas à la France en reconnaissant officiellement l’État de Palestine. Une décision sous conditions. Sii Israël accepte d’ici là un cessez-le-feu durable à Gaza, ouvre grands les vannes de l’aide humanitaire et gèle toute annexion en Cisjordanie, alors l’Union Jack restera muette. Un coup de tonnerre. Un alignement Paris-Londres sur un sujet aussi incandescent, après des siècles de rivalité et une entente Cordiale souvent mise à l’épreuve, relève de l’événement historique. C’est un séisme diplomatique, surtout quand on connaît le poids du passé et le fardeau de la Couronne britannique au Proche-Orient.

Pour comprendre la magnitude de cette décision, il faut remonter le temps. Pas de quelques années, mais de plus d’un siècle. En 1917, la Déclaration Balfour, signée par le ministre britannique des Affaires étrangères, promettait un « foyer national pour le peuple juif » en Palestine. Ce texte, long de 67 mots, est la pierre angulaire du drame qui se joue encore aujourd’hui. Il a ouvert la voie au Mandat britannique sur la Palestine, une période durant laquelle Londres a semé les graines d’un conflit insoluble en faisant des promesses contradictoires aux deux peuples. Pendant des décennies, le Royaume-Uni a porté ce lourd héritage, naviguant avec une prudence qui confinait parfois à l’immobilisme, souvent perçu comme un soutien indéfectible à la ligne américaine. « C’est un véritable exorcisme historique », analyse Sir Michael Leigh, expert au German Marshall Fund et ancien diplomate britannique. « Londres ne renie pas son histoire, mais solde une dette morale. En reconnaissant la Palestine, le Royaume-Uni admet implicitement que la promesse de 1917 ne pouvait se faire au détriment d’un autre peuple, et que la gestion du Mandat a laissé des plaies ouvertes. C’est une rupture copernicienne avec sa propre orthodoxie diplomatique. »

De Thatcher à Blair, une ligne intangible

Cette orthodoxie, dictée par la « relation spéciale » avec Washington, a traversé les époques. On imagine mal Margaret Thatcher, Miss Maggie, si proche de Ronald Reagan, s’aventurer sur un tel terrain miné et risquer de contrarier son plus puissant allié. Plus tard, Tony Blair, malgré sa volonté d’une « troisième voie » et son rôle post-mandat au sein du Quartet pour le Moyen-Orient, n’a jamais franchi le Rubicon. « Sous Blair, on en parlait, bien sûr, mais l’idée même de se désolidariser de Washington sur ce dossier était un tabou absolu », confie un ancien du Quai d’Orsay. « La France a toujours eu cette voix singulière, parfois isolée. Voir le Royaume-Uni, surtout post-Brexit, choisir de s’y joindre est stupéfiant. »

Alors, que s’est-il passé ? Le Brexit, justement. En quittant l’Union Européenne, le Royaume-Uni s’est condamné à redéfinir sa place dans le monde. Après des années à chercher un nouveau souffle dans le concept un peu flou de « Global Britain », Londres semble réaliser que son avenir ne se joue pas uniquement en Asie-Pacifique ou dans le sillage des États-Unis, qui estiment que reconnaître la Palestine en tant qu’Etat reviendrait à “récompenser le Hamas”. Parfois, son influence se mesure à quelques kilomètres de ses côtes, en harmonie avec son plus vieux rival et allié, la France. La pression de l’opinion publique britannique, de plus en plus sensible à la cause palestinienne, et la voix morale de l’Église anglicane, dont les archevêques de Canterbury ont souvent interpellé le gouvernement sur les questions de justice internationale, ont sans doute pesé dans la balance.

Un pétard mouillé…

Pour Paris, qui a initié le mouvement il y a quelques semaines, c’est une victoire diplomatique éclatante. « Avoir le Royaume-Uni à nos côtés, avec son poids au Conseil de sécurité de l’ONU, change la donne », se félicite-t-on au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. « Cela crée un élan, un momentum que même les plus réticents ne pourront ignorer. L’axe Paris-Londres redevient un moteur pour la paix, un pôle de souveraineté capable de proposer une vision européenne autonome. »

Pourtant, cet élan pourrait se heurter à un mur, et celui-ci se trouve à Berlin. Alors que Paris et Londres célèbrent cette « entente inespérée », le chancelier allemand, Friedrich Merz, a douché l’enthousiasme général dans la foulée. Sa position n’est pas un simple caprice diplomatique, elle est ancrée dans l’ADN de l’Allemagne contemporaine. Les raisons sont multiples. Historiques d’abord : la Schuld allemande, ce “devoir de mémoire” issu de la Shoah, pèse sur toute prise de position envers Israël. Ensuite, la Staatsräson. Cette raison d’État fait de la sécurité d’Israël un pilier non négociable de la politique étrangère allemande, en pénitence de l’Holocauste. Politiques ensuite : la coalition CDU-SPD est tiraillée entre un partenaire social-démocrate favorable à la pression et des conservateurs hostiles à tout geste unilatéral. Stratégiques enfin : la première économie d’Europe reste le second fournisseur d’armes de l’État hébreux. Pour Merz, issu d’une tradition politique conservatrice et atlantiste, reconnaître unilatéralement la Palestine sans un accord de paix global serait perçu comme une mise en danger de cet allié fondamental. Il ne s’agit pas tant d’un « non » à l’État palestinien que d’un « pas maintenant, pas comme ça ». Berlin craint qu’un tel acte, en dehors d’un cadre de négociations directes, ne fasse qu’enflammer les tensions et n’affaiblisse la position d’Israël, rendant la paix encore plus lointaine. L’appel de Londres a bien été entendu à Paris, mais à Berlin, pour l’instant, le poids de l’Histoire impose une autre cadence. L’Europe avance, mais en ordre dispersé.

Imagine all the people… Living life in peace ?

Les + lus

1

  • All Posts
  • Culture
  • International
  • Politique
  • Société
  • Sport

2

  • All Posts
  • Culture
  • International
  • Politique
  • Société
  • Sport

3

  • All Posts
  • Culture
  • International
  • Politique
  • Société
  • Sport

Les + suivis

Les + récents

1

  • All Posts
  • Culture
  • International
  • Politique
  • Société
  • Sport

2

3

  • All Posts
  • Culture
  • International
  • Politique
  • Société
  • Sport

Copyright 2024 – Mentions légales