Le 24 juillet dernier, Emmanuel Macron a évoqué la reconnaissance de l’Etat de Palestine en expliquant que « J’en ferai l’annonce solennelle à l’Assemblée générale des Nations unies, au mois de septembre prochain ».
« Li ajli antī yā madīnat as-salāti asallī, li ajliki yā zahr al-madā’in, yā Bayt al-Maqdis », « C’est pour toi, ô ville de la prière, que je prie, c’est pour toi, ô fleur des villes, ô Jérusalem » chantait Fairuz en 1967 dans « Zahrat al-Mada’en ». Cette mélodie de résistance et d’espoir, devenue hymne de tous les opprimés du Moyen-Orient, résonne aujourd’hui avec une acuité particulière. Car voici qu’Emmanuel Macron, président d’une République qui a trop longtemps courbé l’échine devant les exigences israéliennes, annonce enfin ce que des millions d’êtres humains attendaient : la reconnaissance de l’État palestinien.
Un réveil tardif
Au printemps 2025, Emmanuel Macron avait conditionné la reconnaissance palestinienne à une improbable « reconnaissance en retour d’Israël par les États arabes ». Une condition aussi cynique qu’irréaliste, alors que l’armée israélienne poursuivait méthodiquement son œuvre de destruction à Gaza. Comment exiger d’un pays comme l’Arabie saoudite qu’il normalise ses relations avec un État qui affame délibérément deux millions d’êtres humains ?
Cette pusillanimité française avait provoqué la colère légitime des chancelleries arabes et l’incompréhension de tous ceux qui, à travers le monde, observaient avec effroi le décompte macabre des victimes gazaouies. « 148 États reconnaissent déjà officiellement la Palestine », comme le rappelait avec justesse Pascal Boniface. La France, qui se prétend patrie des droits de l’homme, se retrouvait ainsi dans le camp des derniers récalcitrants, aux côtés des États-Unis et de quelques vassaux occidentaux d’Israël.
Les réactions israéliennes à l’annonce de juillet ne se sont pas fait attendre. Avec la violence verbale qui caractérise désormais la diplomatie de l’État hébreu, les autorités de Tel-Aviv ont immédiatement menacé d’« annexer une partie ou la totalité de la Cisjordanie » si la France persistait dans sa démarche. Un émissaire israélien est même allé jusqu’à suggérer que la France pourrait « faire du 7 octobre une fête nationale », démontrant une fois de plus le mépris profond de l’État israélien pour ses alliés occidentaux. Cette hystérie diplomatique révèle une vérité dérangeante : Israël considère ses « amis » européens comme de simples supplétifs, tenus de s’aligner sans broncher sur ses positions les plus extrêmes. L’ambassadeur d’Israël a même averti que « la reconnaissance de l’État palestinien par la France sera un désastre pour les relations franco-israéliennes », comme si la France devait mendier l’autorisation de Tel-Aviv pour exercer sa souveraineté diplomatique.
Une faiblesse chronique face à Israël
Cette crise révèle au grand jour la faiblesse structurelle de la France face à Israël. Depuis des décennies, Paris s’est enlisée dans une diplomatie de complaisance, multipliant les génuflexions devant l’État hébreu tout en se contentant de déclarations incantatoires sur « la solution à deux États ». Cette servitude volontaire a atteint son paroxysme sous la présidence Macron, qui n’a cessé de répéter son « soutien indéfectible à la sécurité d’Israël » même face aux pires exactions de Tsahal. Comme l’analysait lucidement Jean-Louis Bourlanges, président de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, « nous sommes en désaccord très profond avec la conduite de la guerre à Gaza » et il y a une « élimination pure et simple de la population de la zone de Gaza ». Pourtant, il aura fallu attendre vingt et un mois de massacres pour que la France esquisse enfin un geste diplomatique digne de ce nom.
Cette pusillanimité française contraste violemment avec le courage dont font preuve d’autres nations européennes. L’Irlande, la Norvège, l’Espagne et la Slovénie ont reconnu la Palestine dès 2024, assumant pleinement les conséquences de leurs décisions face aux pressions israéliennes et américaines. La France, elle, a préféré jouer les équilibristes, cherchant la position miraculeuse qui lui permettrait de ménager à la fois ses « valeurs » et ses intérêts géostratégiques.
L’erreur historique de 1948
Puisque l’heure est venue de dire les vérités qui dérangent, interrogeons-nous sur l’acte fondateur qui a rendu possible la tragédie actuelle : la création de l’État d’Israël en 1948. Cette décision, prise dans le contexte particulier de l’après-Shoah, n’en demeure pas moins une injustice fondamentale à l’égard du peuple palestinien.
En 1947, les Nations unies ont décidé de « diviser la Palestine en deux États, l’un juif et l’autre arabe », attribuant 56% du territoire à l’État juif alors que la population juive ne représentait qu’un tiers des habitants de la Palestine mandataire. Cette spoliation légalisée a été imposée à un peuple qui n’avait commis d’autre crime que d’habiter sa terre ancestrale. Car rappelons cette évidence que l’historiographie sioniste s’emploie à occulter : la Palestine de 1948 n’était pas une « terre sans peuple pour un peuple sans terre ». C’était un territoire habité depuis des millénaires par des populations arabes , musulmanes, chrétiennes et juives qui formaient une société complexe et diverse. Les archives historiques attestent de cette réalité : en 1931, la Palestine mandataire comptait 26 625,6 km² pour une population majoritairement arabe.
L’établissement d’Israël s’est accompagné de la « Nakba », la catastrophe, qui a vu l’expulsion de près de 750 000 Palestiniens de leurs foyers. Cette épuration ethnique, documentée par les historiens israéliens eux-mêmes comme Benny Morris ou Ilan Pappé, constitue le péché originel d’un État qui prétend incarner la démocratie au Moyen-Orient. L’argument selon lequel les Juifs européens avaient des droits historiques sur cette terre ne justifie en rien la dépossession des Palestiniens. Les liens bibliques avec « Eretz Israël » ne peuvent légitimer la colonisation d’un territoire habité par d’autres peuples, pas plus que les persécutions subies en Europe ne donnaient le droit aux rescapés de la Shoah de reproduire l’injustice sur le dos d’innocents.
Un génocide en cours
Aujourd’hui, c’est à Gaza que se joue l’aboutissement logique de cette entreprise coloniale. Depuis octobre 2023, l’armée israélienne mène ce qu’il faut appeler par son nom : un génocide contre la population palestinienne de l’enclave.
Le 5 décembre 2024, Amnesty International a publié un rapport accablant de 300 pages, fruit de neuf mois d’enquête, qui qualifie sans ambiguïté les actions israéliennes de « génocide ». Ce document, intitulé « Nous avons l’impression d’être des sous-humains. Le génocide des Palestiniens et Palestiniennes commis par Israël à Gaza », démontre que « les autorités israéliennes ont commis et commettent toujours des actes interdits par la Convention de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide, dans l’intention spécifique de détruire physiquement la population palestinienne de Gaza » Human Rights Watch a confirmé ces conclusions dans son propre rapport de janvier 2025, pointant spécifiquement « l’intention » génocidaire des autorités israéliennes qui ont « intentionnellement privé les Palestiniens de Gaza d’un accès à une eau potable pour boire et assurer l’hygiène nécessaire à la survie humaine ». Ces analyses concordent avec la décision de la Cour internationale de justice du 26 janvier 2024, qui a reconnu l’existence d’un « risque plausible de génocide à Gaza » et imposé six mesures conservatoires contraignantes à Israël pour protéger la population palestinienne.
L’une des caractéristiques les plus abjectes de cette guerre génocidaire réside dans l’utilisation délibérée de la famine comme méthode de combat. Depuis mars 2025, Israël impose un « blocus total » à Gaza, transformant l’enclave en prison à ciel ouvert où « plus de deux millions de personnes sont confrontées à de graves pénuries alimentaires ». Cette stratégie criminelle ne relève pas de la négligence ou des « dommages collatéraux » de la guerre. Elle constitue une politique délibérée, comme l’a reconnu Benjamin Netanyahu lui-même en mai 2025, annonçant la mise en place d’un nouveau système de distribution « afin d’éviter la famine pour des raisons pratiques et diplomatiques ». Autrement dit, l’État israélien utilise consciemment la famine comme instrument de pression politique.
L’ONU dispose de « 6 000 camions d’aide bloqués aux frontières » et affirme avoir « assez de nourriture pour assurer la survie de toute la population de la bande de Gaza pendant deux mois », si cette aide n’était pas délibérément entravée par l’armée israélienne. Plus révoltant encore : « depuis le 27 mai, plus de 800 personnes […] ont été tuées par l’armée israélienne alors qu’elles tentaient de se procurer de l’aide ».Cette instrumentalisation de l’aide humanitaire transforme « l’accès à la nourriture en un acte de survie à haut risque », selon les termes de l’ONU. Antonio Guterres, secrétaire général des Nations unies, a alerté que « la famine frappe à toutes les portes » à Gaza. L’UNICEF déplore que « deux mois de blocus humanitaire menacent la vie de milliers d’enfants », précisant que « plus de 9 000 enfants souffrant de malnutrition aiguë ont été pris en charge depuis le début de l’année ». Le 21 juillet, « le directeur du plus grand hôpital de Gaza a déclaré que 21 enfants étaient morts de malnutrition et de faim en trois jours ».
Le Hamas, un groupe terroriste ?
Pour analyser cette tragédie dans toute sa complexité, il convient d’expliquer ce qu’est réellement le Hamas, au-delà des caricatures véhiculées par la propagande israélienne et ses relais occidentaux.
Le Hamas, acronyme de « Ḥarakat al-Muqāwama al-ʾIslāmiyya » (Mouvement de résistance islamique), a été fondé en 1987 après la première intifada en tant que branche politique et militante des Frères musulmans palestiniens pour lutter contre l’occupation israélienne. Cette organisation « se définit comme un groupe de résistance fondé pour libérer la Palestine de l’occupation israélienne ». Comme l’explique Tareq Baconi, spécialiste reconnu du mouvement, « le Hamas est donc un groupe de résistance, le résultat et la conséquence de tout ce contexte d’occupation et de colonisation ». Il ajoute : « En conséquence de l’Occident lui-même, en conséquence d’Israël lui-même et de toute sa violence, en conséquence du sionisme lui-même, le Hamas est né ». Cette contextualisation historique ne vise pas à excuser les méthodes parfois contestables du Hamas, mais à comprendre que ce mouvement ne surgit pas du néant. Il émane de « 40 ans de non-négociation, 40 ans de violence, 40 ans de viol, 40 ans d’annexion territoriale, d’emprisonnement, de torture, de meurtre et de vol de terres ».
« Si l’État palestinien avait été créé, conformément à la résolution 181 de l’ONU, le Hamas n’aurait pas eu besoin d’exister », observe justement Tufy Kairuz. Cette analyse permet de comprendre pourquoi le mouvement a « remporté la victoire aux élections législatives palestiniennes » de 2006, s’imposant comme l’expression politique de la résistance palestinienne face à l’échec patent des négociations d’Oslo. Il est par ailleurs significatif que « la majorité des États membres de l’ONU ne classent pas le Hamas parmi les organisations terroristes, à l’instar de la Chine, la Russie, le Brésil ou la Norvège », contrairement aux pays occidentaux alignés sur la position israélo-américaine.
La Résistance de Tel-Aviv
Dans cette tragédie, il convient de saluer le courage de ces Israéliens qui, au péril de leur réputation et parfois de leur sécurité, s’opposent à la politique criminelle de leur gouvernement. Chaque samedi soir, « des dizaines de milliers de personnes se réunissent » à Tel-Aviv pour exiger le retour des otages et manifester leur opposition à Benjamin Netanyahu. Ces manifestations, qui « durent déjà depuis plus de deux ans », rassemblent des citoyens israéliens de toutes conditions qui refusent que leur pays sombre dans la barbarie. « Il faut changer ce gouvernement », scandent-ils, exprimant une « colère » grandissante face à celui que beaucoup ne nomment plus, « comme si prononcer son nom lui écorchait la bouche ».
Ces Israéliens de conscience méritent notre respect et notre soutien. Ils prouvent qu’une autre voie est possible, loin des dérives fascisantes du gouvernement Netanyahu. Leur courage rappelle que la critique de la politique israélienne ne signifie nullement la haine du peuple israélien, contrairement à ce que tentent de faire croire les propagandistes du régime de Tel-Aviv.
Vérité ou nouvelle dérobade ?
La décision de Macron de reconnaître l’État palestinien, si tardive et imparfaite soit-elle, ouvre peut-être une brèche dans le mur de l’hypocrisie occidentale. 75% des Français soutiennent cette reconnaissance, témoignant d’une conscience populaire que les élites ont trop longtemps ignorée. Cette reconnaissance ne constitue qu’un premier pas. Il faudra maintenant que la France assume pleinement les conséquences de sa décision : sanctions contre Israël, embargo sur les armes, soutien concret à la reconstruction de Gaza. Car les mots sans les actes ne valent rien face à la tragédie palestinienne.
La promesse de reconnaissance de l’État de Palestine en septembre 2025 intervient donc dans ce contexte de déliquescence morale et diplomatique. Cette décision, qui arrive après que 148 des 193 pays membres de l’ONU ont déjà franchi ce pas, sonne davantage comme un rattrapage tardif que comme un acte de courage politique. Car reconnaître l’État de Palestine aujourd’hui, c’est reconnaître un territoire dévasté, une population décimée, un peuple qui a subi ce qu’Amnesty International qualifie sans ambiguïté de génocide. C’est reconnaître l’échec cuisant d’une diplomatie occidentale qui a laissé se commettre sous ses yeux l’une des tragédies humanitaires les plus documentées de l’histoire contemporaine.
« Ya rab assalami, amter alaïna salam », « Oh, mon Dieu, qu’il y ait la paix, fais pleuvoir la paix sur nous », chantent les chrétiens palestiniens de Ramallah. Cette prière pour la paix ne sera exaucée que lorsque justice sera rendue au peuple palestinien.
Cette reconnaissance tardive, si elle peut constituer un premier pas vers la justice, ne saurait faire oublier vingt-deux mois d’atermoiements et de renoncements. L’Histoire retiendra que face à l’un des crimes les plus documentés de notre époque, la diplomatie française a choisi la voie de la prudence plutôt que celle du courage, celle de l’accommodement plutôt que celle de la justice. Septembre 2025 offrira peut-être à la France une ultime chance de retrouver sa voix dans le concert des nations. Encore faudra-t-il qu’elle sache la hausser assez fort pour couvrir le bruit des bombes qui continuent de pleuvoir sur Gaza.












