Avec plus de 58 000 Palestiniens tués depuis octobre 2023 et une population gazaouie soumise à ce que les experts qualifient désormais ouvertement de génocide, l’aide humanitaire à Gaza est devenue le révélateur impitoyable des nouvelles lignes de fracture entre les puissances occidentales et le monde arabe.
Alors que s’ouvre ce 28 juillet à New York une conférence internationale co-présidée par le ministre des Affaires Étrangères français Jean-Noël Barrot et le prince saoudien Faisal bin Farhan Al Saoud, officiellement consacrée à la « solution à deux États« , la réalité sur le terrain dessine un tout autre paysage géopolitique. Cette conférence new-yorkaise, présentée comme un « jalon diplomatique essentiel », intervient dans un contexte où les concepts traditionnels de soft power, smart power et hard power subissent une refonte complète. L’Occident, mené par une administration Trump qui assume désormais explicitement son soutien à la politique la plus radicale d’Israël, se trouve confronté à une remise en cause fondamentale de son influence au Moyen-Orient, tandis que les pays arabes redéfinissent leur approche diplomatique d’influence civilisationnelle.
L’effondrement du soft power occidental
Le soft power occidental, cette « capacité d’attraction par la persuasion » longtemps considérée comme l’un des atouts majeurs de l’influence européenne et américaine, s’effrite spectaculairement sur la question palestinienne. Les valeurs démocratiques et les droits humains, piliers rhétoriques de la diplomatie occidentale, apparaissent désormais comme des instruments à géométrie variable face à la tragédie gazaouie.
L’administration Trump, dès son retour au pouvoir, a illustré cette dérive en annulant les sanctions prises en 2024 par Joe Biden contre des colons responsables de violences anti-palestiniennes en Cisjordanie occupée. Plus révélateur encore, le projet de « concentration » de 2 millions de Palestiniens dans le sud de Gaza, évoqué par les autorités israéliennes, reçoit le soutien tacite de Washington dans une logique qui perpétue la tradition américaine de mettre le Proche et Moyen-Orient à feu et à sang. Cette évolution marque l’abandon définitif du smart power théorisé par Hillary Clinton, cette « combinaison d’habileté et d’expérience » censée allier diplomatie et force militaire. Comme l’analyse un expert : « Les menaces de multipolarité à l’hégémonie US/OTAN ont poussé les administrations Trump et Biden à soutenir de facto la ‘solution finale’ à Gaza ». L’Europe, quant à elle, fait face à quatre injonctions en apparence contradictoires : soutenir le droit à l’existence d’Israël ; son droit à se défendre ; appeler au respect du droit international humanitaire et veiller à une solution politique, paralysie qui révèle son impuissance géopolitique.
Vers un nouveau soft power régional
Face à cette faillite occidentale, les pays arabes développent une approche diplomatique inédite, mêlant pragmatisme géopolitique et légitimité morale. L’Arabie saoudite, co-organisatrice de la conférence de New York, illustre cette stratégie en conditionnant explicitement son soutien financier à Gaza à des « concessions de la part d’Israël. Comme l’explique un expert koweïtien : « Ils ne rebâtiront pas sans concessions de la part d’Israël, c’est certain ». Cette position reflète une mutation profonde du soft power arabe. Le Qatar, par exemple, orchestre son soft power autour de la cause palestinienne, transformant sa médiation dans la crise en instrument d’influence régionale. Les pays du Golfe préfèrent depuis longtemps les dons bilatéraux à des causes humanitaires aux dispositifs onusiens, stratégie qui leur permet de contourner les blocages institutionnels occidentaux.
L’aide humanitaire devient ainsi un outil de diplomatie parallèle. Avec 828 millions de dollars versés par les Émirats arabes unis depuis octobre 2023, les pays arabes dessinent les contours d’une architecture géopolitique alternative, où l’aide n’est plus conditionnée par les impératifs stratégiques occidentaux mais par une solidarité civilisationnelle assumée.
Le piège du hard power israélien
L’asymétrie militaire israélienne, ce « hard power » qui fait de Gaza le showroom de la dévastation qu’Israël est capable de semer dans la région, révèle les limites tragiques de la logique de force pure. Avec près de 400 humanitaires tués ces 18 derniers mois et la transformation de l’aide en instrument de contrôle militaire via la « Fondation humanitaire pour Gaza », Israël illustre ce que les experts appellent « une privatisation et une militarisation de l’aide en rupture totale avec les principes humanitaires ».Cette stratégie bénéficie du soutien explicite de l’administration Trump qui, selon les sources diplomatiques, envisage de « faire rentrer toute l’aide dans la bande de Gaza sous supervision militaire israélienne ». La logique génocidaire assume désormais sa dimension civilisationnelle : Israël mène délibérément une politique de famine massive, transformant l’aide humanitaire en arme de guerre.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 1 691 morts entre le 18 mars et le 17 avril 2025 après la reprise des combats, révélant l’ampleur d’une campagne génocidaire destinée à effacer les Palestiniens en tant que peuple. Cette réalité contredit frontalement les discours occidentaux sur les « valeurs démocratiques » et expose la dimension raciale de cette guerre d’influence.
L’émergence d’un ordre géopolitique post-occidental
La conférence de New York symbolise cette transition géopolitique majeure. En associant la France et l’Arabie saoudite dans un format inédit, elle acte la nécessité pour l’Occident de composer avec de nouveaux acteurs régionaux devenus incontournables. Mais cette coopération de façade masque mal les divergences fondamentales sur la nature même de l’aide humanitaire et ses finalités géopolitiques. Nous assistons pas à une défense des valeurs habituelles de la démocratie à Gaza, mais également en Cisjordanie où depuis début 2025 près de 50 000 personnes ont été expulsées. Cette réalité marque l’effondrement définitif du modèle international qui a toujours protégé les droits humains et la justice sociale.
Les pays arabes, conscients de cette mutation, développent une diplomatie de contournement qui privilégie les « partenariats Sud-Sud » et les mécanismes régionaux. L’échec du système onusien, illustré par les vetos américains répétés au Conseil de sécurité, accelerate cette recomposition géopolitique où l’aide humanitaire devient l’instrument d’une guerre d’influence civilisationnelle.
La redéfinition des rapports de force mondiaux
Cette crise révèle l’émergence d’un monde « post-américain » où les anciens instruments de domination occidentale perdent leur efficacité. Le smart power, cette « nouvelle matrice de la diplomatie américaine » théorisée pour maintenir l’hégémonie US, se heurte à la réalité d’un « génocide soutenu par l’administration Trump » qui délégitise définitivement le discours occidental sur les droits humains. Les pays arabes, longtemps relégués au rang de supplétifs géopolitiques, exploitent cette faille béante pour affirmer une influence régionale autonome. Leur approche de l’aide humanitaire, basée sur la « solidarité civilisationnelle » plutôt que sur les calculs géostratégiques occidentaux, dessine les contours d’un soft power alternatif qui remet en cause l’ordre établi depuis 1945. La militarisation de l’aide à Gaza, orchestrée par Israël avec le soutien américain, illustre parfaitement cette logique : transformer l’humanitaire en instrument de domination coloniale. Mais cette stratégie se heurte à la résistance des populations et à l’émergence de solidarités transnationales qui échappent au contrôle occidental.Ce qui se joue à Gaza et en Cisjordanie dépasse largement la question palestinienne : c’est bien une épuration ethnique, un génocide méthodique soutenu par l’administration Trump, qui respecte ainsi la sinistre tradition américaine de mettre le Proche et Moyen-Orient à feu et à sang. Comme le disait Benjamin Orenstein, survivant d’Auschwitz : « Quand j’entends ces gens prétendre que ça [le génocide] n’existe pas, alors où sont passés tous les miens ? ». Aujourd’hui, cette question résonne tragiquement pour les 58 000 Palestiniens disparus sous les bombes et les survivants gazaouis qui voient leur peuple méthodiquement effacé sous les regards complices de l’Occident.












