Irène Gayraud est autrice, traductrice et maîtresse de conférences en littérature comparée à la Sorbonne. Née à Sète en 1984, Irène Gayraud écrit depuis son enfance et publie depuis 2014. Entre romans et recueils de poèmes, elle traduit aussi les œuvres de la poétesse chilienne Gabriela Mistral, la dernière en date étant Poème du Chili, sorti en mai 2025.
Le vent fouette les feuillages alentours, l’eau de la proche fontaine s’écoule tout le long de la place de la Sorbonne. Les terrasses attenantes accueillent les étudiantes et étudiants, les professeurs parfois et le personnel des bureaux jouxtant le cœur du quartier latin. Mais aujourd’hui, une nouveauté. Au-delà de la maîtresse de conférences en littérature comparée, c’est l’autrice et traductrice Irène Gayraud qui est assise au Patio, une touche de vie dans ce monde monochrome, un appel à la raison dans Passer l’été, une passerelle vers la terre chilienne dans ses traductions de Gabriela Mistral.
La littérature comme chemin
« Quand j’étais enfant, je lisais tout le temps. Le seul moment où je posais mon livre, c’était à table pour manger. » La littérature comme compagne du quotidien, voilà tout un pan de la vie d’Irène Gayraud. Avide lectrice dès son plus jeune âge, la native de Sète n’a, depuis, plus lâché la plume et le livre. L’écriture n’a pas non plus tardé à faire son apparition dans sa vie. Déjà à cette période de la vie, elle écrivait quelques petites histoires et récits, des poèmes aussi. Arrivée à l’adolescence, plusieurs voies s’ouvrent à elle : la littérature, les sciences ou la musique. C’est finalement avec les lettres qu’elle décide d’avancer en reprenant la rédaction à l’approche de la majorité. Elle fait alors publier quelques poèmes dans une revue étudiante et découvre par la même occasion la traduction littéraire à travers quelques poètes allemands. « Ayant suivi un cursus littéraire, l’écriture a toujours été là, en parallèle de mes études. » C’est en 2014 que paraît son premier ouvrage À distance de souffle, l’air aux éditions du Petit Pois. À partir de là, le rapport de l’humain avec son environnement, qu’il soit naturel, numérique ou affectif, devient une sorte de leitmotiv poétique dans chacune de ses œuvres, poétiques ou romanesques. C’est le cas dans Téphra (2019) qui explore les secrets de la pierre gisant à et sous nos pieds, dans Les gens qui sextent (2022) où l’on s’intéresse aux nouvelles façons de rencontrer l’amour et de sociabiliser en ligne, et dans Passer l’été (2024), dernière oeuvre en date parlant des souffrances climatiques de l’été 2022.
Passer l’été
« Une grande partie de mon travail consiste à être attentive à ce que je vois et comprends de la nature ou des gens. » On retrouve l’expression de cette attention dans Passer l’été, paru en mai 2024 aux éditions de La Contre Allée. Dans ce recueil de poèmes, le lecteur est plongé dans l’enfer terrestre de l’été 2022, dans le Sud de la France. Dans une commune, dont le nom n’est jamais cité, les rayons du soleil s’abattent sur tout ce qui bouge : arbres, humains, animaux, plantes en tous genres et cours d’eau. Pire qu’une dystopie, c’est un constat, celui d’une planète qui se meurt, d’une humanité mise face aux problèmes qu’elle a créés. « L’écriture de ce livre n’a en aucun cas été préméditée. Je travaillais à ce moment-là sur un roman qui parle, lui aussi, de la question écologique et de ses luttes, mais ce recueil s’est complètement imposé à moi. C’est en voyant des lieux qui me sont chers ravagés et en souffrance à tous les niveaux que l’écriture s’est précipitée. Je pouvais avoir trois à quatre textes qui me venaient par jour, ce qui n’est pas habituel, je suis plutôt quelqu’un qui met du temps à écrire » On comprend alors la brutalité transcrite dans ce livre. La poésie fait effet de rapport, le monde brûle et les coeurs s’assèchent, les joies de l’été, la fraîcheur des fruits, le doux son du petit cours d’eau qui parcourt la vallée, toutes ces choses disparaissent pour ne laisser que des cendres, des pierres et de l’herbe cramée. Pendant une dizaine de mois la France a vu 35% de ses sols frappés par la sécheresse avec un mois de juillet qui tient presque de l’aride puisque le ciel n’a laissé tomber que neuf petits millimètres de pluie, dix fois moins que l’année précédente. « On se souvient d’une phrase qui décrit / la première goutte de pluie tapant au carreau / comme un caillou / on se souvient / de la fin de cette longue phrase / longue comme une chute d’eau / de cette fin toute simple qui dit / “c’est la pluie” / et cela nous semble d’un autre monde. » (extrait de Passer l’été) Ce recueil, pour son propos écologique et pour sa qualité littéraire, a été retenu dans les nominés du prix Lire pour agir 2025, un prix organisé par la Maison de l’Environnement de la métropole lyonnaise. Le recueil continue à vivre, à apparaître dans les librairies grâce aux rencontres et à ce prix invitant à l’action dépassant le cadre purement littéraire. « Ce livre ne va pas empêcher le dérèglement climatique ou l’effondrement de la biodiversité, mais il peut changer la façon dont les gens perçoivent ces changements, il peut aider à prendre conscience de l’urgence et de la gravité de la situation. »
Incarner le discours scientifique
Si le recueil est déjà particulièrement intéressant par son écriture, le mouvement dans lequel s’inscrit son autrice l’est au moins tout autant. « Je pense qu’on est beaucoup plus attentif au discours scientifique si l’on connaît un lieu qui nous est cher affecté par la catastrophe écologique en cours. Cela vient toucher l’affectif, la mémoire, l’expérience personnelle et c’est à travers cela que peut se jouer la prise de conscience. Il faut continuer à le marteler, ce discours scientifique, mais il peut parfois sembler froid et distant. » Cette idée rappelle celles de l’écopoétique. Ce terme désigne la façon dont les auteurs et autrices représentent les milieux naturels et les liens avec eux. L’écopoétique dépasse souvent le cadre de la littérature et vient convoquer des notions issues des sciences naturelles, de l’éthologie ou de l’anthropologie. « C’est dans le cadre de mon travail que je me suis lancée dans l’écopoétique, je ressentais ce besoin de m’intéresser à cette représentation des milieux naturels en littérature et dans la poésie en particulier. C’est à ce moment-là aussi que j’ai eu l’idée d’écrire un roman qui parlerait de ces questions pour relier mes recherches avec mon écriture. »
Gabriela Mistral et le Chili
Comme dit plus tôt, c’est en publiant ses poèmes dans une revue étudiante qu’Irène Gayraud découvre la traduction. Elle commence par traduire des poètes allemands puis, pour sa thèse, un poète italien du nom de Dino Campana. C’est son œuvre, les Champs orphiques, qui intéresse alors la jeune poétesse. Par la même occasion, cette entreprise de traduction devient sa première œuvre complète traduite en collaboration avec Christophe Mileschi. Ce n’est qu’après qu’Irène Gayraud croise la route de Gabriela Mistral à travers ses textes. Premier travail de traduction au long-court, Irène Gayraud, avec les Editions Unes, publie trois recueils de l’autrice chilienne entre 2021 et 2025 : Essart (2021), Pressoir (2023) et Poème du Chili (2025). L’attachement d’Irène Gayraud à la chilienne est tout à fait particulier et s’exprime tant au niveau affectif que poétique et historique. « Pour moi Gabriela Mistral représente beaucoup de choses. J’ai rencontré ses textes assez jeune, à l’époque j’étais en couple avec un chilien et nous étions partis voir sa famille là-bas. Je ne parlais pas encore espagnol donc j’avais beaucoup de mal à la lire, mais elle a incarné très vite un lien avec le Chili qui dépassait la question de la poésie, un lien personnel, intime, dit-elle avec un sourire discret au coin des lèvres. Et puis cette femme est aussi une des plus grandes voix d’Amérique latine tous genres confondus, elle a une très grande intensité poétique avec un lien très fort au vivant, à la nature, à la terre. C’est une grande figure féministe, très engagée dans divers combats politiques. Tout ça est extrêmement important, je ne traduis pas qu’une grande poétesse, je traduis une figure à laquelle je peux m’identifier. Quand j’aime énormément une œuvre, j’ai besoin de la traduire pour me réapproprier son texte et l’exprimer à travers mon prisme, ce qu’une lecture seule ne permet pas. »
Le Chili tient donc une place toute particulière pour Irène Gayraud. Ce pays est la terre natale de l’autrice qu’elle traduit depuis plusieurs années, il lui a permis d’apprendre et de maîtriser l’espagnol, et, en plus de la traduction, le pays des poètes est une source d’inspiration pour la poétesse française. Comme dit un peu plus tôt, un roman est en cours d’écriture. « Tout est parti d’un voyage au Chili, encore une fois. Je suis allé dans la vallée de naissance de Gabriela Mistral, la vallée de l’Elqui, où, avec mon compagnon de l’époque, on a rencontré un peintre vivant dans une petite cabane sur la Cordillère des Andes. J’avais trouvé ce personnage passionnant, il avait créé une forme d’autonomie autour de sa cabane, c’était fascinant. Mais au-delà de ce rapport autarcique, ce qui m’intéressait c’était le lien avec le reste du monde. J’ai donc décidé d’écrire un roman en recentrant l’action dans une vallée fictive en France et de créer une lutte écologique pour la vallée contre un projet touristique menaçant l’écosystème. »Ce rapport très personnel à la littérature et à la traduction vient mettre en lumière l’importance que peut avoir le lieu pour les êtres. S’attacher à un étang, une forêt, un champ regorgeant de souvenirs et de sensations différentes permet d’ajouter une touche d’humanité à la littérature d’Irène Gayraud. C’est justement cet aspect qui a amené Passer l’été à être nominé pour le prix Lire pour agir. L’autrice ne pousse à la révolution écologique, elle veut seulement ramener la recherche climatique sur le terrain du sensible, de l’affect pour permettre aux lecteurs de tout âge de se rendre compte, de ressentir ce que cela peut faire de voir son milieu direct être détruit par les dérèglements climatiques. « Une des problématiques qui revient souvent quand j’interviens auprès du jeune public concerne les moyens qu’ils ont à leur disposition pour vivre en étant conscients de qui est là, avec eux, sur cette terre. Cela permet de nous intéresser à ce qu’il peut se passer quand on ignore la nature et le vivant qui font le monde avec nous. Les enjeux sont de discuter de ce que l’on peut faire lorsque l’on se sent impuissant face à des décisions qui nous dépassent, de savoir là où, en tant qu’individu, on peut avoir un impact. Ce n’est pas moi qui explique que l’on va devoir vivre autrement, de toute façon ils le savent déjà pour la plupart. J’essaie de prendre une position modérée et non-culpabilisatrice, il s’agit simplement de mettre en lumière ce que nous pouvons faire en tant qu’individu lambda. »












