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La CIA enterre son « État du monde » après 60 ans de service

Après plus de 60 ans d’existence, la CIA a acté la disparition du World Factbook, connu en France sous le nom d’État du monde. Outil central du renseignement américain, devenu référence mondiale pour les journalistes, chercheurs et citoyens, ce manuel encyclopédique cesse de paraître sans explication officielle.

Le mercredi 4 février 2026, la Central Intelligence Agency a annoncé sur son site officiel, cia. gov, la fin définitive de la publication de son World Factbook. Dans un court message, l’agence indique que l’ouvrage a « cessé de paraître », sans fournir de justification détaillée, invitant simplement ses lecteurs à « rester curieux du monde ».

Ce retrait marque la disparition de l’une des publications de renseignement les plus anciennes et les plus emblématiques de la CIA. L’ouvrage existait depuis plus de soixante ans. Sa première version, classifiée et intitulée The National Basic Intelligence Factbook, date de 1962. Conçu à l’origine comme un outil interne, il s’est progressivement imposé comme une référence mondiale.

Depuis son passage au format numérique en 1997, le site enregistrait chaque année des millions de visites. Journalistes, universitaires, étudiants, enseignants, voyageurs ou simples curieux utilisaient massivement ce guide, considéré comme une source d’information de base unique sur les pays du monde.

Un silence officiel et des arbitrages assumés

Malgré l’importance de l’annonce, la CIA n’a livré aucune explication officielle. Sollicitée par la presse le jour même, l’agence a refusé de commenter sa décision. Ce silence alimente les interrogations, d’autant que la fin du World Factbook intervient dans un contexte politique et budgétaire difficile.

La décision s’inscrit dans la ligne défendue par le directeur de la CIA, John Ratcliffe, qui a récemment affirmé sa volonté de supprimer les programmes ne contribuant pas directement aux missions centrales de l’agence. L’objectif est de recentrer les ressources humaines et financières sur le cœur du renseignement opérationnel.

Ce choix s’explique aussi par la politique engagée par la Maison Blanche au début du second mandat de Donald Trump. L’administration a lancé une réduction des effectifs de la CIA et de la NSA, imposant une logique de rationalisation résumée par une formule interne : « faire plus avec moins ». Dans ce cadre, le maintien d’une base de données encyclopédique ouverte au public apparaît comme une exception devenue difficile à justifier.

De l’effort de guerre à l’encyclopédie mondiale

Les racines de l’État du monde remontent à la Seconde Guerre mondiale. Après l’attaque de Pearl Harbor en 1941, l’administration Roosevelt prend conscience des failles de la coordination du renseignement américain. En 1943, le général William Donovan, alors à la tête de l’OSS, lance le programme JANIS (Joint Army Navy Intelligence Studies), premier effort interministériel visant à produire des « renseignements de base ».

Entre avril 1943 et juillet 1947, 34 études stratégiques voient le jour, destinées aux commandants militaires. À la création de la CIA, le 1er octobre 1947, l’agence reprend ce travail sous le nom de National Intelligence Survey. En 1962, elle lance officiellement The National Basic Intelligence Factbook, un manuel imprimé strictement classifié.

En 1971, la CIA publie une première version non classifiée. En 1975, l’ouvrage devient accessible au grand public. En 1981, il prend son nom définitif de World Factbook. Le passage au numérique, en 1997, en fait une ressource mondiale gratuite, bien avant l’essor de Wikipédia ou des moteurs de recherche.

Un outil clé pour la société civile et les décideurs

Le World Factbook proposait un tableau détaillé et chiffré des nations étrangères. Économie, forces armées, ressources naturelles, données sociales, l’ouvrage constituait un socle de faits vérifiés, utilisé comme base de travail dans de nombreux contextes, en temps de crise comme en période de stabilité.

Le site hébergeait également plus de 5 000 photographies libres de droits. Ces images provenaient souvent de dons effectués par des agents de la CIA, à partir de clichés pris lors de voyages personnels. Au fil des décennies, l’ouvrage a intégré de nouvelles catégories d’analyse et des entités internationales, s’adaptant aux besoins des décideurs et du public.

Son audience illustre son rôle transversal. Des journalistes et chercheurs aux étudiants et enseignants, en passant par les voyageurs et amateurs de quiz, le World Factbook touchait un public bien au-delà de la communauté du renseignement. Certains lecteurs contactaient même l’agence pour demander l’ajout d’entités géographiques ou politiques spécifiques.

Vers un renseignement plus immédiat et prospectif

La disparition de l’État du monde marque la fin d’un socle historique du renseignement dit « de base ». La CIA privilégie désormais les renseignements d’actualité, centrés sur les développements récents, et les renseignements estimatifs, qui évaluent les scénarios probables pour les décideurs.

Cette évolution ne signe pas la fin de toute production publique. L’agence continue de publier l’Annual Threat Assessment (ATA), qui hiérarchise les menaces à court et moyen terme. Dans l’édition 2025, la Chine occupe près d’un quart du rapport, présentée comme le concurrent stratégique le plus complexe des États-Unis.

Parallèlement, la prospective de long terme se poursuit via le National Intelligence Council, qui publie tous les quatre ans le rapport Global Trends. Ces analyses explorent les grandes dynamiques à quinze ou vingt ans, intégrant désormais le changement climatique, l’intelligence artificielle ou la géo-ingénierie. C’est un rapport qui intervient généralement juste après les élections américaines.

Dans un monde décrit comme fragmenté, sans leader clair, marqué par le protectionnisme, l’endettement et la conflictualité cyber, la CIA recentre son analyse sur les rapports de force et les menaces immédiates. L’outil public disparaît, mais l’héritage intellectuel accumulé pendant soixante ans continue de structurer l’ADN analytique de l’agence.

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