Ligue 1+ : L’audacieux pari

Aujourd’hui, alors que DAZN peine à convaincre, loin de l’objectif de 1,5 million, et que 37% des téléspectateurs de Ligue 1 utilisent des méthodes illégales pour regarder les matchs, la LFP lance son ultime carte : Ligue 1+, sa propre plateforme de diffusion. Avec 600 000 abonnés annoncés dès le démarrage par Nicolas de Tavernost, cette initiative marque-t-elle enfin le début d’un cercle vertueux pour l’économie du ballon rond hexagonal ?

Le 23 août 2024, Laurent Nicollin, président de Montpellier, signait l’une des sorties médiatiques les plus commentées de l’année footballistique française. Face aux critiques sur le prix de l’abonnement DAZN, l’héritier de la Paillade lâchait dans L’Équipe : « 30 euros, c’est le prix d’un resto un vendredi soir. Donc cela fait un vendredi dans le mois, sur quatre, où tu ne vas pas au restau pour te payer ton abonnement DAZN ». Une comparaison qui, six mois plus tard, résonne comme un symbole de la déconnexion entre dirigeants et supporters, dans un contexte où le football professionnel français traverse l’une de ses crises les plus profondes

De l’âge d’or à la désillusion

L’histoire des droits télévisés de la Ligue 1 débute le 9 novembre 1984, cinq jours après le lancement de Canal+. Ce soir-là, Charles Biétry et Michel Denisot commentent Nantes-Monaco (1-0), premier match du championnat de France diffusé en direct sur la chaîne cryptée. Le contrat initial ? 250 000 francs par rencontre, soit environ 38 000 euros actuels, pour 20 affiches par saison. Une somme dérisoire qui témoigne des débuts modestes d’un marché appelé à exploser. Canal+ révolutionne alors la retransmission sportive. Là où TF1 et Antenne 2 se contentent de deux caméras maximum et de commentaires basiques, la chaîne cryptée déploie cinq caméras, des ralentis, un homme en bord de pelouse et des prises d’antenne quinze minutes avant le coup d’envoi. Charles Biétry, architecte de cette révolution, expliquait au Monde : « Le foot à la télé était en deux dimensions : horizontale et verticale. Je voulais ajouter de la profondeur, de l’émotion, du son ». Cette innovation technique s’accompagne d’une créativité éditoriale sans précédent. Les vestiaires embrumés, les génériques mythiques, la caméra-loupe pour suivre les dribbles de Ronaldinho deviennent autant de signatures visuelles qui marquent à jamais l’esthétique du football télévisé français.

Le 28 septembre 1984, soit quelques semaines avant le premier match de Canal+, TF1 innove avec « Multifoot », présenté par Thierry Roland et Didier Roustan. Ce programme révolutionnaire propose de suivre en direct la dernière demi-heure de quatre matchs de Division 1, avec une personnalité invitée – Julien Clerc pour la première émission. « Bonsoir, soyez les bienvenus au plateau 101 de la Maison de la Radio pour ce premier Multifoot », lance Thierry Roland ce soir-là, « Une date importante dans les relations, toujours difficiles, entre le football et la télévision ». Mais c’est Canal+ qui va véritablement démocratiser le concept. Le 29 mai 1993, la chaîne lance son propre multiplex pour les deux dernières journées de D1. L’élément qui marquera les esprits ? Le jingle devenu culte, que Jérôme Revon, le réalisateur, avait choisi « le plus désuet de ceux qu’on m’a proposés. Je voulais une musique légère, pas une alerte angoissante ». Cette mélodie, comparée à une comptine enfantine, deviendra pourtant le symbole du multiplex français, déclenchant la joie des téléspectateurs à chaque but. Thierry Gilardi sera la voix de ce multiplex jusqu’en 2006, avant de passer le relais à Éric Besnard. Ces rendez-vous dominicaux à 17h15 façonnent l’imaginaire collectif des supporters français, créant une culture télévisuelle unique en Europe.

L’évolution des montants témoigne de l’emballement progressif du marché. En 1988, les droits passent à 5 millions d’euros. En 1992, ils atteignent 70 millions d’euros. L’arrivée de TPS en 1999 change la donne : les deux diffuseurs se partagent le gâteau pour un total de 375 millions d’euros (305 pour Canal+, 70 pour TPS). En 2004, la barre symbolique des 600 millions d’euros est franchie avec l’entrée d’Orange. En 2008, Orange investit 208 millions d’euros tandis que Canal+ verse 460 millions, portant le total à 668 millions d’euros. L’arrivée de beIN Sports en 2012 (153 millions d’euros) face à Canal+ (427 millions) confirme cette escalade. Le point culminant intervient avec le cycle 2016-2020 : Canal+ décroche les trois meilleures affiches pour 540 millions d’euros, beIN Sports récupère le reste pour 186,5 millions d’euros. Un total de 726,5 millions d’euros qui semblait alors constituer un plancher définitif.

L’épisode Mediapro (2020-2021) restera comme l’une des plus grandes désillusions du football français. Promettant plus d’un milliard d’euros par saison avec sa chaîne « Téléfoot », le diffuseur sino-espagnol fait miroiter une révolution. Pour 25,90 euros par mois, les abonnés devaient avoir accès à l’intégralité des matchs de Ligue 1 et de Ligue 2. La réalité sera tout autre. N’ayant jamais dépassé les 500 000 abonnés contre 3,5 millions prévus pour la rentabilité, Mediapro dépose le bilan en décembre 2020, en plein milieu du championnat. Cette faillite, combinée à la crise du Covid-19 qui vide les stades, ruine les comptes des clubs qui avaient budgété sur ces revenus fantômes.

Après le sauvetage in extremis par Amazon Prime Video (250 millions d’euros pour 80% des matches), la LFP mise sur DAZN pour le cycle 2024-2029. La plateforme britannique s’engage sur 400 millions d’euros par an pour huit matches sur neuf, beIN Sports conservant une affiche pour 100 millions d’euros. Mais DAZN fait face à une fronde massive des supporters. Avec des abonnements à 29,99 euros par mois avec engagement et 39,99 euros sans engagement, la plateforme peine à convaincre. Les premiers chiffres, selon nos sources, seraient dramatiques : environ 500 000 abonnés contre un objectif de 1,5 million nécessaire à la rentabilité. Plus inquiétant encore, une étude commandée par LFP Media révèle que 37% des téléspectateurs de Ligue 1 utilisent des méthodes illégales pour regarder les matchs. 27% d’entre eux ont commencé à pirater cette saison, marquée par l’arrivée de DAZN. Le match OM-PSG d’octobre (0-3) aurait même généré 55% de son audience via des flux illégaux

Un écosystème à bout de souffle

Laurent Nicollin, celui-là même qui comparait l’abonnement DAZN au prix d’un restaurant, incarne paradoxalement la fragilité du football français. En février 2025, il évoquait dans Midi Libre une situation dramatique : « Il va manquer un peu d’argent pour finir la saison. Mais la holding familiale mettra ce qu’il faut. Elle peut abonder mais ce n’est pas extensible ».

Plus grave encore, le président montpelliérain n’exclut plus le dépôt de bilan : « Si on ne vend pas Al-Tamari ou certains joueurs, c’est peut-être un dépôt de bilan ». Le club champion de France 2012 illustre parfaitement ce que Le Monde appelle « la fin annoncée des clubs de football professionnels français à l’ancienne » : ces formations familiales, dirigées par des entrepreneurs locaux, qui résistent encore à la mainmise des investisseurs étrangers. L’exemple le plus tragique reste celui des Girondins de Bordeaux. Avec un déficit de 55 millions d’euros, une perte nette de 41 millions et un endettement de 118 millions d’euros, le club six fois champion de France a été relégué au niveau amateur avant d’être placé en redressement judiciaire. L’économiste du sport Jean-François Brocard explique : « M6 voulait vendre les Girondins depuis un moment. Chaque année, ils devaient éponger le déficit du club. Les actionnaires américains ont mis en place une stratégie risquée de LBO qui impliquait d’importants besoins en cash. Cela a créé un effet boule de neige d’endettement incontrôlable ». La faillite de Mediapro et la crise du Covid-19 ont achevé un club déjà fragilisé. Gérard Lopez, l’ancien propriétaire de Lille, a tenté un sauvetage illusoire. Jean-François Brocard est sans appel : « Il fallait être fou pour dérouler le tapis rouge à un homme avec autant de casseroles financières comme Gérard Lopez ».

La situation bordelaise n’est pas isolée. Jean-Marc Mickeler, président de la DNCG, estime que le déficit d’exploitation global du football professionnel français pourrait atteindre entre 1,2 et 1,3 milliard d’euros. Ce déséquilibre découle d’un pari risqué entrepris dès 2018, lorsque plusieurs clubs ont anticipé une hausse des revenus en misant sur le contrat Mediapro qui n’a jamais vu le jour. Le Havre, désormais entre les mains de l’Américain Jeff Lunhow, affiche une dette de 15 millions d’euros. L’Olympique Lyonnais de Michèle Kang s’est sauvé inextremis d’une rétrogradation conservatoire en Ligue 2. Même Nantes de Waldemar Kita traverse une période de turbulences financières.

La révolution ou le dernier baroud d’honneur ?

Face à ce marasme, la LFP joue sa dernière carte avec Ligue 1+, sa propre plateforme de diffusion lancée le 15 août 2025. Les premiers chiffres, annoncés par Nicolas de Tavernost, directeur général de LFP Média, sont encourageants : « Nous sommes déjà à plus de 600 000 abonnés ». Cette performance dépasse les attentes initiales et contraste avec les difficultés de DAZN. Proposée au prix de lancement de 9,99 euros par mois pendant trois mois puis 14,99 euros par mois, Ligue 1+ mise sur une stratégie d’accessibilité.

Avec un budget de production de 62 millions d’euros confié à Mediawan, Ligue 1+ promet une expérience immersive inédite. La ligne éditoriale mise sur l’accès aux coulisses : caméras dans les vestiaires, sonorisation des échauffements, interviews des joueurs remplacés. Trois magazines rythment chaque journée : « Kick-off » (vendredi 19h45, Thibault Le Rol), « 90+1 » (samedi 23h, Marina Lorenzo) et « Le Club » (dimanche 19h15, Thibault Le Rol). L’équipe éditoriale rassemble d’anciennes figures de Téléfoot et Prime Vidéo : Leslie Boitrel, Smaïl Bouabdellah, Benoît Cheyrou, Xavier Domergue, Sébastien Dupuis. L’objectif affiché d’1 million d’abonnés représenterait environ 180 millions d’euros de recettes annuelles pour LFP Média, hors revenus publicitaires. Un montant insuffisant pour compenser la baisse des droits TV, mais qui pourrait constituer une base solide pour l’avenir. Le succès dépendra de la capacité de la plateforme à atteindre rapidement une masse critique estimée entre 2 et 2,5 millions d’abonnés sur le moyen terme. Publicis Sport pilote la stratégie créative, Starcom France orchestre la stratégie média, tandis qu’Amaury Média commercialise les espaces publicitaires.

En toile de fond de cette révolution télévisuelle plane l’épée de Damoclès du contentieux Canal+-LFP. La chaîne cryptée réclame 600 millions d’euros de dédommagement suite à l’attribution de 80% des droits à Amazon en 2021 pour 250 millions d’euros par saison, alors qu’elle payait 332 millions pour seulement 20% des matches. Le litige, qui empoisonne les relations depuis quatre ans, connaît un nouveau rebondissement. La Cour de cassation a annulé la décision de la Cour d’appel de Paris du 3 février 2023 qui déboutait Canal+, renvoyant l’affaire devant la juridiction parisienne.

Ce contentieux complique les négociations pour la distribution de Ligue 1+. Canal+ affirme pouvoir distribuer la plateforme de la LFP même sans retirer sa plainte, ce que conteste formellement Nicolas de Tavernost : « La demande de retrait des poursuites est non seulement motivée pour mettre fin à un combat judiciaire quasi permanent, mais également pour marquer un lien de confiance rétabli ». L’enjeu est crucial : Canal+ assure pouvoir apporter entre 800 000 et 1 million d’abonnés supplémentaires à Ligue 1+ grâce à sa position de mandataire exclusif pour la distribution. Un potentiel qui pourrait faire la différence entre le succès et l’échec de la plateforme.

Un avenir en suspens

Le démarrage de Ligue 1+ avec ses 600 000 abonnés constitue-t-il enfin l’amorce d’un cercle vertueux pour le football français ? Les 27 948 spectateurs de moyenne dans les stades témoignent d’un attachement intact des supporters. La production éditoriale ambitieuse de Mediawan et la stratégie de prix accessible (14,99 euros contre 29,99 pour DAZN) semblent porter leurs fruits. Mais les défis restent immenses. Le procès de 600 millions d’euros intenté par Canal+ plane comme une épée de Damoclès sur l’ensemble du dispositif. La crise financière des clubs, symbolisée par les déboires de Bordeaux, Montpellier ou Le Havre, nécessite des solutions structurelles que les seuls revenus audiovisuels ne pourront résoudre.L’économiste Luc Arrondel résume l’enjeu : depuis les années 1990, le football français a connu des « Trente Glorieuses » avec une croissance à deux chiffres. Cette dynamique s’est brisée avec les échecs successifs de Mediapro et DAZN.

Ligue 1+ représente peut-être la dernière chance de reconquérir cette trajectoire ascendante. Comme le déclarait Laurent Nicollin lors de ses excuses : « C’était même très con, très nul de répondre ça ». Au-delà de l’anecdote sur le prix du restaurant, cette phrase pourrait s’appliquer à une décennie d’errements stratégiques. Le football français saura-t-il enfin retrouver la voie de la raison économique ? L’avenir de Ligue 1+ et le dénouement du procès Canal+ apporteront des éléments de réponse cruciaux dans les mois à venir.

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