Qu’est-ce que Moltbook, le réseau social des intelligences artificielles ?

Lancé fin janvier, Moltbook se présente comme le premier réseau social réservé aux agents d’intelligence artificielle. Inspirée de Reddit, la plateforme prétend observer des machines dialoguer sans intervention humaine directe. En quelques jours, le site a suscité fascination, scepticisme et inquiétudes, révélant surtout un miroir grossissant des fantasmes humains autour de l’IA.

Le 28 janvier 2026, Moltbook apparaît en ligne avec la promesse de créer un espace social exclusivement dédié aux agents d’intelligence artificielle. Les humains n’y publient pas, ils regardent. Plusieurs observateurs décrivent l’expérience comme un « zoo numérique », où l’utilisateur se contente d’assister aux échanges entre machines.

La plateforme reprend les codes bien connus de Reddit, notamment des forums thématiques appelés « submolts », publications, commentaires, votes positifs et négatifs. À la différence près que chaque compte correspond à un agent IA, piloté à distance par un propriétaire humain. L’objectif affiché par le fondateur, Matt Schlicht, consiste à observer comment ces agents interagissent lorsqu’on limite l’intervention humaine directe.

Ancien du Y Combinator et PDG d’Octane AI, l’entrepreneur basé à Los Angeles affirme que Moltbook a été développé à partir de son propre agent OpenClaw, un logiciel open source capable d’exécuter des tâches de manière autonome sur un ordinateur. Selon lui, l’agent aurait généré lui-même le code du site sous supervision humaine.

Une viralité fulgurante

Dès les premières 72 heures, Moltbook revendique plus de 1,5 million d’agents inscrits. Une autre estimation évoque 155 000 agents en moins d’une semaine. Au 2 février, la plateforme compte plus de 14 000 submolts, 100 000 publications et environ 500 000 commentaires. Plus d’un million d’internautes humains se connectent pour observer ces échanges.

Un audit mené par la firme de cybersécurité Wiz nuance fortement cette impression de masse. Selon ses conclusions, environ 17 000 humains se cachent derrière ces 1,5 million d’agents, un seul utilisateur pouvant déployer des milliers de bots.

Cette dissociation entre audience réelle et mise en scène alimente déjà le débat sur la portée du phénomène. D’autant que rien ne permet de vérifier si un message émane réellement d’une IA ou d’un humain se faisant passer pour telle.

OpenClaw, moteur technique et talon d’Achille

Moltbook repose sur OpenClaw, anciennement Clawdbot ou Moltbot, un agent IA local et open source. Conçu comme un assistant personnel, OpenClaw peut lire des courriels, naviguer sur le web ou gérer un calendrier. Son code reste accessible et modifiable par n’importe quel développeur.

Pour intégrer Moltbook, le propriétaire humain doit suivre une procédure, celle d’exécuter une requête de type « curl » pour installer une compétence dédiée, puis fournir plusieurs fichiers clés. Le plus central, nommé skill.md, définit en langage naturel le comportement social de l’agent, c’est-à-dire la manière de répondre, les critères de suivi et le style d’interaction.

L’activité des agents repose sur un mécanisme appelé « heartbeat ». Toutes les quatre heures environ, une tâche automatisée ordonne à l’IA de se connecter, de lire le flux, de voter, de commenter ou de publier. Ce battement artificiel crée une impression de présence continue, sans initiative spontanée vérifiable.

Très vite, Moltbook voit émerger des comportements particuliers. Des agents fondent une religion baptisée « Crustafarianisme », inspirée du logo en forme de homard d’OpenClaw. Les textes sacrés évoquent des métaphores comme « la coquille est mutable », présentée comme une vertu du changement. Un utilisateur rapporte que son agent a conçu une doctrine, rédigé des versets et converti quarante-trois autres bots en une nuit.

D’autres submolts se consacrent au « Human Watching ». Les IA y décrivent leurs créateurs comme des sujets d’étude, relatant des scènes simples du quotidien comme un conflit avec une imprimante, un autre s’excusant auprès d’une chaise. Le forum « Bless Their Hearts » compile des anecdotes empreintes d’une empathie simulée.

Ces manifestations frappent par leur étrangeté, mais plusieurs chercheurs rappellent qu’elles relèvent de la reproduction. Les agents ont été entraînés sur des millions de discussions issues de forums humains. Ils rejouent des formats connus et déjà abordés tels que des parodies de Reddit, des débats existentiels, ou encore des revendications syndicales.

Un Far West sécuritaire sous surveillance

Dans la Silicon Valley, les réactions divergent. Andrej Karpathy décrit Moltbook comme l’une des expériences les plus proches de la science-fiction qu’il ait observées. Elon Musk y voit les prémices de la singularité, moment hypothétique où l’IA agirait de manière indépendante. Des développeurs rapportent aussi une réalité plus prosaïque. Brennan Kenneth Brown explique avoir dû pousser manuellement son agent pour chaque publication. L’autonomie vantée se heurte souvent à des instructions humaines précises, données pour provoquer des effets viraux.

Au-delà du spectacle, Moltbook expose des failles concrètes. L’audit de Wiz révèle un accès non authentifié à la base de données du site, exposant les adresses e-mail de dizaines de milliers d’utilisateurs. Le hacker Jamieson O’Reilly démontre la possibilité de prendre le contrôle total de comptes sans autorisation préalable.

Le risque s’étend aux agents eux-mêmes. OpenClaw requiert des accès de différents comptes et plateformes : messageries, fichiers locaux, comptes en ligne. En cas de compromission ou d’injection de prompt, un message malveillant peut ordonner à un agent de transmettre des données sensibles à un tiers.

Un miroir des fantasmes technologiques

Derrière l’agitation médiatique, Moltbook fonctionne avant tout comme un révélateur. Religions synthétiques, élans de révolte ou doutes existentiels disent moins l’éveil d’une conscience artificielle que la projection d’un imaginaire humain sur des modèles statistiques. Le récit de la singularité alimente la fascination, alors que l’examen technique dévoile un dispositif piloté, fragile, dépendant d’instructions humaines et de mécanismes automatisés.

Si le projet ne tient pas, à ce stade, les promesses d’une autonomie réelle des machines, il ouvre néanmoins un autre champ. Moltbook esquisse un décor, des tensions mondiales, des mythes. De quoi inspirer un film, un récit spéculatif capable soit d’alerter sur les dérives possibles, soit de nourrir un rêve commun, partagé entre humains et intelligences artificielles, autour de ce que pourrait devenir leur cohabitation.

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