En se retrouvant à Anchorage le 15 août, Donald Trump et Vladimir Poutine ont renoué avec les grandes mises en scène diplomatiques de la guerre froide. Derrière le décorum hollywoodien, un marchandage territorial s’esquisse sur le dos de l’Ukraine, tandis que l’Europe, reléguée au rôle de spectatrice, tente en urgence de rattraper son absence.
Exit donc les bronzettes sur la Côte d’Azur et les selfies en maillot : la géopolitique n’attend pas les congés payés. Les vacances d’Emmanuel Macron au Fort de Brégançon auront été plus courtes que prévu cette année. Alors que le président s’apprêtait à savourer ses « tracances » habituelles entre jet-ski matinal et coups de fil européens, voilà que Donald Trump décide de jouer les Yalta bis en Alaska. Car si le sommet Trump-Poutine du 15 août à Anchorage n’a débouché sur aucun accord concret, il a au moins eu le mérite de rappeler une vérité que l’on préfère parfois oublier à l’Élysée : quand Washington et Moscou discutent, Paris écoute aux portes.
Difficile de ne pas penser à février 1945 en voyant les images de ce tapis rouge déployé à la base militaire d’Elmendorf-Richardson. Comme à Yalta, les « Trois Grands » se retrouvent, enfin, deux sur trois, puisque l’Europe brillait par son absence. Comme en 1945, on y négocie le découpage territorial d’un pays tiers. Et comme il y a quatre-vingts ans, ceux qui décident ne sont pas ceux qui subissent. La différence ? En 1945, Staline, Roosevelt et Churchill avaient au moins l’excuse d’une guerre mondiale à terminer. En 2025, Trump et Poutine ont celle d’une guerre à prolonger. Car ne nous y trompons pas : ce sommet n’avait rien d’un exercice de pacification. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2024, la Russie a consacré 149 milliards de dollars à ses dépenses militaires, soit 7,1% de son PIB, un niveau inégalé depuis la guerre froide. L’Ukraine, de son côté, y alloue désormais 34% de son PIB, soit 64,7 milliards de dollars. Pendant ce temps, les Européens de l’OTAN / UE ont dépensé 454 milliards de dollars, soit trois fois plus que la Russie. Mais à quoi bon aligner les chiffres quand on n’a pas son mot à dire à la table des négociations ?
Le tapis rouge déroulé sur la base d’Elmendorf-Richardson n’avait rien à envier aux grands shows de la présidence Trump : fly-over de F-35, limousine “The Beast” pour conduire les deux présidents et cent journalistes russes dûment accrédités. Un décor glacial qui aurait ravi Sergueï Eisenstein, avec en bonus un cadeau symbolique : un aigle-pêcheur en bronze offert par Trump à Poutine, détail révélé par un document officiel oublié sur l’imprimante d’un hôtel d’Anchorage. En trois heures, au lieu des sept annoncées, les entretiens ont accouché d’un communiqué lapidaire, lu en à peine douze minutes, sans questions des journalistes. Ce contraste entre le décorum hollywoodien et la sécheresse du résultat rappelle le sommet d’Helsinki en 2018 : beaucoup d’images fortes, peu de substance concrète. Comme à Reykjavik en 1986 ou à Malte en 1989, où un simple geste avait scellé la fin officielle de la guerre froide, le langage corporel a volé la vedette aux paragraphes diplomatiques. Première poignée de main : Trump applaudit, paume tournée vers le haut ; Poutine répond par un sourire appuyé. Quelques heures plus tard, la photo de clôture révèle un « slice handshake » froid et expéditif : main de Trump cousue le long du corps, regard fatigué, tandis que Poutine arbore un rictus satisfait. Les experts y voient un indicateur : c’est le Russe qui a remporté le bras de fer symbolique.
Le grand bazar des concessions territoriales
Selon les indiscrétions qui ont filtré d’Anchorage, Poutine aurait proposé un deal cynique mais cohérent : le contrôle total du Donbass (Donetsk et Lougansk) contre un gel du front dans les régions de Kherson et Zaporijia. Traduction en bon français : « Je garde ce que j’ai conquis à l’est, et je vous laisse souffler à l’ouest. » Trump, qui était parti en Alaska en promettant d’arrêter le massacre, en est reparti en soutenant un plan qui officialise le massacre. L’ironie de l’histoire veut que cette proposition intervienne au moment où l’Ukraine est devenue le plus grand importateur d’armes au monde, ses importations ayant été multipliées par cent depuis 2019. Parallèlement, Kiev a multiplié par sept sa production d’armement en 2024, atteignant 9 milliards de dollars, avec un objectif de 35 milliards pour 2025. Comme quoi, rien ne vaut une bonne guerre pour relancer l’économie de défense.
Dans cette partie de poker menteur planétaire, les Ukrainiens tentent de limiter la casse. Les sondages récents révèlent un peuple ukrainien pragmatique : 69% se disent favorables à une issue négociée du conflit, mais 76% s’opposent catégoriquement à toute concession territoriale selon les demandes de Moscou. Une majorité (54%) accepterait un accord où l’Ukraine obtiendrait des garanties de sécurité fiables de l’Europe et des États-Unis, où la Russie conserverait le contrôle des territoires occupés sans reconnaissance internationale, et où les sanctions seraient levées progressivement. Zelensky, lui, navigue entre les écueils avec la dextérité d’un funambule. « Les négociations peuvent commencer là où se trouve actuellement la ligne de front », a-t-il déclaré avant son départ pour Washington. Manière élégante de dire : on négocie sur ce qu’on contrôle effectivement, pas sur les rêves territoriaux de Poutine. Mais cette position de bon sens risque de se heurter à la realpolitik trumpienne, pour qui un territoire non défendu est un territoire à céder.
Face à cette alliance objective Washington-Moscou, les Européens ont opté pour la stratégie du « mieux vaut tard que jamais ». Macron, Merz, Starmer, Meloni, von der Leyen : tout le gratin européen s’est donné rendez-vous à Washington ce 18 août pour accompagner Zelensky dans ce qui ressemble fort à un dernier carré. Car il faut appeler les choses par leur nom : cette mobilisation européenne de dernière minute sent la panique institutionnelle à plein nez. Les données de l’aide européenne à l’Ukraine révèlent pourtant un engagement financier considérable. L’Europe a fourni 35,1 milliards d’euros en contrats industriels militaires, dépassant même l’engagement américain de 4,4 milliards. L’Allemagne seule a alloué environ 5 milliards d’euros, la France 2,2 milliards. Mais tout cet argent ne pèse pas lourd face à une réalité brutale : les revenus russes issus des ventes d’hydrocarbures dépassent de trois fois l’aide totale reçue par l’Ukraine. Nos sanctions, si vertueuses soient-elles sur le papier, n’empêchent pas l’UE de rester le premier client énergétique de Poutine.
La guerre d’usure ou l’arithmétique de l’horreur
Car derrière ces négociations diplomatiques se cache une réalité militaire implacable. L’Institute for the Study of War estime que d’ici novembre 2025, la Russie pourrait lancer jusqu’à 2000 drones par nuit, un volume que la défense aérienne ukrainienne ne peut pas gérer. En 18 mois, la Russie n’a conquis qu’environ 6000 km², soit la superficie du canton de Berne, mais cette lenteur apparente masque une guerre d’usure qui tourne progressivement à l’avantage du plus nombreux. Les pertes humaines, soigneusement tues par tous les belligérants, restent l’enjeu central. L’état-major ukrainien avance le chiffre de 409 000 soldats russes tués et blessés au 1er août 2025, tandis que Moscou revendique avoir détruit 372 avions et 7495 blindés ukrainiens. Dans cette comptabilité macabre, une certitude : chaque jour de guerre coûte plus cher que dix ans de reconstruction. L’OCDE estime qu’un cessez-le-feu stimulerait la croissance européenne à court et long terme, principalement par la réduction des dépenses militaires.
Cette crise ukrainienne aura au moins eu le mérite de rappeler aux Européens une vérité qu’ils avaient oubliée : dans les relations internationales, ce n’est pas le droit qui fait la force, mais la force qui fait le droit. Les dépenses militaires européennes ont bondi de 32% entre 2021 et 2024, et 18 des 32 membres de l’OTAN consacrent désormais au moins 2% de leur PIB à la défense, du jamais vu depuis 2014. Cette course aux armements ne cache pourtant pas les faiblesses structurelles européennes. Le principal problème européen reste la fragmentation : chaque pays décide seul de ses acquisitions militaires, créant un gaspillage colossal. Résultat : l’Europe dépense trois fois plus que la Russie en défense, mais reste incapable de peser sur les négociations de paix. C’est tout le paradoxe d’une union qui a su créer un marché unique pour les cornichons, mais qui reste incapable de coordonner sa diplomatie de défense.
Quand l’Histoire bégaie
Au fond, ce sommet d’Alaska révèle surtout l’effacement progressif de l’Europe comme puissance géopolitique autonome. Comme en 1945, les grands de ce monde décident sans nous de la carte du continent. Comme il y a quatre-vingts ans, on redécoupe les frontières au nom de la « stabilité régionale ». Et comme à l’époque de Yalta, ceux qui paient le prix fort, les peuples ukrainien et russe, n’ont pas leur mot à dire dans ces marchandages de chancellerie. La différence avec 1945 ? Roosevelt, Churchill et Staline négociaient au moins au nom de leurs peuples, fussent-ils épuisés par six ans de guerre mondiale. Trump et Poutine, eux, négocient surtout pour leur propre survie politique. L’un veut sa place dans l’Histoire comme pacificateur, l’autre veut éviter l’effondrement de son régime. Dans cette équation, ni l’Europe ni l’Ukraine ne sont des sujets, juste des objets d’échange.
Alors que les dirigeants européens se préparent à jouer les figurants dans ce théâtre washingtonien, on ne peut s’empêcher de repenser à ces vers de Katioucha, cette chanson soviétique qui accompagnait les soldats russes depuis 1938 : « Que fleurisse la terre natale, que l’amour soit plus fort que jamais. » Ironie de l’Histoire : aujourd’hui, cette mélodie d’espoir résonne comme un requiem pour une Europe qui a oublié que la paix, ça se construit d’abord chez soi, et ensuite chez les autres.












