Présenté par Washington le 20 novembre, le plan de paix en 28 points visant à mettre fin à la guerre en Ukraine suscite de vives tensions entre les États-Unis et leurs alliés européens. Élaboré sans concertation préalable avec Kyiv ni avec l’Union européenne, ce projet, jugé trop favorable à Moscou, fait apparaître de profondes divergences sur la souveraineté, la sécurité et la reconstruction du pays.
Le plan de paix américain, dévoilé à Genève le 23 novembre 2025, devait poser les bases d’un cessez-le-feu durable en Ukraine. Présenté par le secrétaire d’État Marco Rubio et l’envoyé spécial Steve Witkoff, il a été décrit par Washington comme une « proposition équilibrée ». Mais pour les Européens, il s’agit surtout d’une initiative unilatérale.
Les discussions, menées en présence du chef de cabinet du président ukrainien Andriy Yermak, ainsi que des représentants de la Commission européenne et du Conseil européen, ont révélé la profondeur du malaise. Le plan, élaboré sans consultation préalable des Européens ni des autorités ukrainiennes, a été accueilli avec circonspection à Bruxelles et à Paris.
Le président français Emmanuel Macron a réagi avec fermeté : « Une mise à l’écart de l’Union européenne n’est pas envisageable. » Il a insisté sur la nécessité d’une « consultation plus large des 27 », tandis que l’ancien chef de l’État François Hollande dénonçait un projet reléguant l’Europe « au rang de spectatrice assiégée ».
Cette marginalisation est d’autant plus mal perçue que le texte américain aborde plusieurs sujets directement liés aux compétences européennes tels que les avoirs russes gelés, la sécurité collective et l’adhésion future de l’Ukraine à l’Union européenne.
Une armée ukrainienne sous tutelle
Au cœur des critiques européennes figure la limitation des effectifs militaires ukrainiens. Le plan américain prévoit de plafonner la taille des forces armées de Kyiv à 600 000 soldats, contre environ 900 000 actuellement.
Une mesure que les Européens jugent « inacceptable ». Selon la ministre déléguée française Alice Rufo, cette réduction constituerait « un élément de limitation de souveraineté ». Dans leur contre-proposition, le groupe E3 (France, Allemagne, Royaume-Uni) propose un plafond relevé à 800 000 hommes en temps de paix, et insiste sur la nécessité de permettre à l’Ukraine de se défendre pleinement en cas d’agression.
Autre point d’achoppement majeur, ce sont les territoires occupés. Le plan américain prévoit de reconnaître comme « de facto russes » la Crimée, Donetsk et Louhansk, et de « geler » la ligne de front à Kherson et Zaporijjia. L’armée ukrainienne devrait en outre se retirer de certaines zones, transformées en zones tampons démilitarisées sous supervision internationale.
En réaction, les Européens ont réaffirmé que « les frontières ne doivent pas être modifiées par la force ». Leur contre-proposition stipule que les négociations territoriales ne pourront débuter qu’après le cessez-le-feu, à partir de la ligne de contact actuelle, et prévoit la restitution à Kyiv d’infrastructures stratégiques telles que la centrale de Zaporijjia et le barrage de Kakhovka.
Les actifs russes gelés, nouvelle ligne de fracture
Les avoirs souverains russes gelés en Europe représentent environ 140 milliards d’euros, principalement détenus en Belgique. L’Union européenne souhaite mobiliser ces fonds pour financer un prêt massif à l’Ukraine, destiné à soutenir ses besoins militaires et budgétaires sur la période 2026-2027.
Mais le plan américain propose une approche radicalement différente : débloquer 100 milliards de dollars pour un programme de reconstruction placé sous direction américaine, dont les États-Unis percevraient 50 % des bénéfices. Le reste serait investi dans un fonds américano-russe visant à encourager la coopération économique entre Moscou et Kyiv.
Face à ce projet, les Européens ont rappelé que ces actifs « resteront gelés » tant que la Russie n’aura pas indemnisé l’Ukraine. Cette position, défendue par le groupe E3, remet en cause la logique américaine d’un déblocage immédiat des fonds et traduit une volonté de conditionner toute utilisation des avoirs à la justice internationale.
Selon un diplomate européen, le plan américain « crée un précédent dangereux », en transformant un mécanisme de sanction en levier économique partagé avec l’agresseur.
Un cadre de paix jugé favorable à Moscou
Le plan de paix américain va bien au-delà du cessez-le-feu. Il redéfinit l’architecture sécuritaire du continent en prévoyant notamment :
- L’interdiction pour l’Ukraine de rejoindre l’OTAN, à inscrire dans sa Constitution
- Une clause interdisant le stationnement de troupes de l’OTAN sur son territoire
- La réintégration progressive de la Russie dans le G8 et l’économie mondiale
- Une amnistie totale pour toutes les parties au conflit, y compris Vladimir Poutine, sous mandat d’arrêt international depuis 2023
Certaines formulations du texte, selon des experts européens, seraient directement traduites du russe, notamment l’expression « it is expected », calquée sur le terme « ожидается ». Un sénateur américain aurait même confié à la presse que le plan ressemblait davantage à une « liste de souhaits du Kremlin » qu’à une proposition américaine.
Le secrétaire d’État Marco Rubio a démenti ces accusations, assurant que le document « a été rédigé par les États-Unis » à partir de contributions « ukrainiennes et russes ». Il a ajouté que ce plan s’inspire du précédent projet de Donald Trump pour Gaza, laissant entrevoir une approche transactionnelle de la diplomatie américaine.
Pour Bruxelles, le plan américain reste une simple ébauche. Dans une déclaration commune, les dirigeants français, allemand et britannique ont estimé que ce document pouvait servir de « base à une négociation », mais qu’il nécessitait un « travail supplémentaire ».
L’Union européenne rappelle que toute mise en œuvre impliquant l’UE ou l’OTAN suppose le consentement formel de leurs membres. En d’autres termes, aucune clause du plan américain ne pourra s’appliquer sans validation européenne.
Malgré leur exclusion initiale, la participation de Björn Seibert (Commission européenne) et Pedro Lourtie (Conseil européen) aux pourparlers de Genève constitue une avancée diplomatique pour Bruxelles et Londres. L’Europe entend ainsi reprendre la main sur un dossier dont dépendent à la fois la stabilité régionale, la cohésion atlantique et la reconstruction d’un pays en guerre.











