Dimanche 27 juillet, à Turnberry en Écosse, Ursula von der Leyen et Donald Trump ont scellé un accord commercial à 15% de droits de douane qui ressemble à s’y méprendre à une capitulation européenne orchestrée sur un air de coercition économique américaine.
L’accord conclu entre l’Union européenne et les États-Unis marque un tournant historique dans les relations commerciales transatlantiques. « Aux armes ! Et cætera… » Serge Gainsbourg ne pensait sans doute pas, en 1979, que sa version reggae de la Marseillaise préfigurait l’humiliation commerciale de l’Europe face aux États-Unis. Avec des droits de douane fixés à 15% sur la majorité des exportations européennes, contre les 30% initialement brandés par Trump comme une épée de Damoclès. L’Europe obtient certes un sursis mais au prix d’une soumission économique sans précédent depuis les accords de Bretton Woods en 1944.
Le grand marchandage
« C’est le plus grand accord jamais conclu », s’est félicité Donald Trump, reprenant sa rhétorique habituelle du « biggest deal ever ». Une formule qui cache mal la réalité d’un rapport de force déséquilibré où l’Europe, divisée et sans stratégie commune, s’est retrouvée dans la position du « poids plume face au géant américain », selon l’expression du Premier ministre hongrois Viktor Orban. L’accord prévoit non seulement ces 15% de droits de douane, mais également l’engagement européen d’acheter pour 750 milliards de dollars d’énergie américaine sur trois ans et d’investir 600 milliards supplémentaires aux États-Unis. Une dépendance énergétique qui remplace l’ancienne tutelle russe par une nouvelle sujétion américaine, dans un contexte où la guerre en Ukraine a fragilisé l’autonomie stratégique européenne.
Cette situation rappelle cruellement les mécanismes qui ont présidé à la naissance du système commercial multilatéral. En 1947, les 23 pays signataires du GATT (accord général sur les tarifs douaniers et le commerce) avaient pour ambition de créer un ordre économique fondé sur des règles communes et le respect mutuel. Soixante-dix-huit ans plus tard, les États-Unis de Trump piétinent allègrement ces principes, imposant une logique purement mercantiliste que n’aurait pas désavouée Jean-Baptiste Colbert. L’économiste français Jean Pisani-Ferry, dans ses récents travaux, souligne cette rupture fondamentale : « Trump a rompu avec toutes les règles du commerce international, préférant la coercition économique au multilatéralisme ». Cette analyse rejoint celle de l’économiste allemand Sebastian Dullien, qui avait anticipé dès 2020 les risques d’une escalade commerciale transatlantique pour l’économie européenne, particulièrement allemande.
L’inventaire d’un naufrage
Les répercussions de cet accord toucheront de plein fouet plusieurs fleurons de l’industrie européenne. L’automobile, déjà sous pression concurrentielle chinoise, voit ses exportations américaines taxées à 15% au lieu des 27,5% actuels, un soulagement relatif qui reste une pénalisation considérable. Le luxe français, secteur stratégique de notre balance commerciale, subira de plein fouet cette taxation, avec des estimations parlant de 17 000 emplois menacés en cas de droits à 20%. Plus inquiétant encore : l’acier et l’aluminium européens restent taxés à 50%, une « double peine » selon l’expression du ministre français Benjamin Haddad. Ces secteurs, déjà fragilisés par la concurrence chinoise et la crise énergétique, se retrouvent pris en étau entre l’enclume asiatique et le marteau américain.
François Bayrou n’a pas mâché ses mots : « C’est un jour sombre que celui où une alliance de peuples libres, rassemblés pour affirmer leurs valeurs et défendre leurs intérêts, se résout à la soumission ». Une formule qui résonne avec l’analyse de Jean-Luc Mélenchon : « Tout a été cédé à Trump avec le droit de changer les règles du jeu établies pour 75 ans de relations bilatérales ». Du côté du Rassemblement national, Marine Le Pen dénonce un « fiasco politique, économique et moral », qualifiant l’accord de « capitulation en rase campagne pour l’industrie française ». Une convergence des oppositions qui souligne l’isolement politique d’Ursula von der Leyen et la faiblesse de la position française dans les négociations. À l’inverse, Benjamin Haddad, ministre délégué aux Affaires européennes, tente de sauver les meubles en évoquant une « stabilité temporaire » tout en reconnaissant un accord « déséquilibré ». Un euphémisme qui ne trompe personne sur la réalité de cette capitulation commerciale.
L’analyse des échanges commerciaux révèle l’ampleur du défi européen. En 2024, les États-Unis ont importé environ 606 milliards de dollars de biens européens contre 370 milliards d’exportations vers l’Europe, créant un déficit de 236 milliards favorable à l’UE. C’est ce déséquilibre que Trump entend corriger par la force, reprenant la logique mercantiliste d’Alexander Hamilton au XVIIIe siècle. Comme l’explique l’économiste Gilles Moëc : « Trump a remporté une victoire politique mais pas économique. Il ne faut jamais oublier que le premier payeur du tarif douanier c’est le pays qui l’instaure ». Cette analyse rejoint les travaux de BNP Paribas Economic Research qui soulignent les effets néfastes des tarifs « réciproques » pour la croissance mondiale et américaine.
Vers une nouvelle géographie économique mondiale
Les conséquences de cet accord dépassent largement le cadre transatlantique. Comme le souligne l’analyse publiée dans Le Grand Continent, « cet accord est aussi une très bonne nouvelle pour la Chine, qui voit l’Europe affaiblie face aux États-Unis ». L’Empire du Milieu peut désormais s’appuyer sur cette division occidentale pour renforcer son influence économique mondiale. L’historique du multilatéralisme commercial, depuis le GATT de 1947 jusqu’à l’OMC (Organisation mondiale du commerce) actuel, montre que les périodes de fragmentation des échanges coïncident toujours avec l’instabilité géopolitique. Nous entrons dans l’une de ces périodes charnières où les alliances économiques se recomposent selon des logiques de puissance pure.
L’accord de Turnberry (tarif de 15 % sur les exportations de l’UE vers les États-Unis, assorti d’exemptions sectorielles et d’un volet énergétique) révèle les failles structurelles de la construction européenne. Vingt-sept pays aux intérêts divergents, une Commission sans légitimité démocratique directe, une politique commerciale commune qui se résume trop souvent au plus petit dénominateur commun : tous les ingrédients étaient réunis pour cette débâcle.
Ursula von der Leyen, ancienne ministre allemande reconvertie en présidente de Commission, incarne parfaitement cette technocratie européenne déconnectée des réalités économiques et politiques. Sa gestion de ce dossier, entre communication lénifiante et concessions unilatérales, illustre l’impuissance d’une bureaucratie bruxelloise qui préfère la soumission au rapport de force.
L’art du deal contre l’art de la soumission
Cet accord commercial ressemble à s’y méprendre à la rencontre entre deux conceptions opposées de la négociation. D’un côté, Trump et son « art du deal », cette capacité à transformer chaque échange en rapport de force où le plus fort impose sa loi. De l’autre, une Europe empêtrée dans ses procédures, ses compromis mous et ses illusions multilatérales. Comme Gainsbourg face aux parachutistes de Strasbourg entonnant la Marseillaise a cappella et mettant ses détracteurs au garde-à-vous, il aurait fallu à l’Europe ce courage de la provocation assumée. Au lieu de cela, nous avons eu droit à une capitulation en règle, orchestrée par une bureaucratie bruxelloise qui préfère mendier les miettes plutôt que de construire une alternative crédible.












